PREMIÈRE PARTIE / Chapitre deuxième
La narratrice mène à Paris une existence entièrement réglée par la nécessité, comptant chaque soir les gouttes qui tombent dans son verre avant un sommeil fractionné et peuplé de rêves. Un jeune médecin remplaçant, qui désapprouve sa pharmacopée, ravive en elle le sentiment de n’être jamais comprise. Une nuit, elle a un rêve étrange. Sous l’acacia de la maison de l’oncle, elle joue avec le chien de son enfance, qui a le flanc et la gueule déchirés. Entre un voisin bruyant, la table du fond d’un bistrot auprès d’un vieux tailleur, un frère magistrat et une belle-sœur bavarde, elle s’interroge sur ceux qui acceptent de partager leur vie avec un autre, quand la sienne, tortueuse comme un saule de Pékin, lui suffit à peine à tenir debout.
Extrait audio :
Dans ma vie tout est nécessaire, je veux dire que tout n’y est que conditions ; mon existence entière est faite d’obligations. Me lever, me préparer, me coiffer, sortir, éviter ma voisine, me tenir droite dans la rue, le sac autour de mon torse correctement positionné sur l’aine, marcher sans regarder ni à droite ni à gauche pour ne pas susciter le regard en retour, descendre dans le métro, être transportée en restant attentive, aller jusqu’à mon lieu de travail, présenter mon badge à l’accueil, saluer mes collègues, m’installer à mon bureau, travailler et en même temps, penser à bien d’autres choses non moins utiles. Par exemple, à mes parents.
Chacune de mes journées est une part de cette nécessité que constitue ma vie et chacune d’entre elles doit également la contenir en totalité. Perdre une journée, c’est par conséquent risquer de se perdre complètement et pour éviter ça, il faut être organisé ce que je suis et que je m’efforce d’être. Chaque soir, quand je compte les gouttes qui tombent dans mon verre, je me sens à la fois satisfaite et rassurée parce que compter est aussi une nécessité pour moi, c’est d’ailleurs une excellente méthode quand on désire que tout soit bien fait. Avant de me coucher, je regarde en les comptant les gouttes tomber et se diluer dans l’eau de mon verre, ensuite je le bois et souvent je compte aussi mes gorgées. C’est évidemment moins important que de compter les gouttes, mais pour moi, c’est presque aussi nécessaire et comme tout finit par être juste, je peux alors me mettre au lit et commencer cette autre sorte de jour qu’est la nuit.



