PREMIÈRE PARTIE / Chapitre premier
Encore une fois ce matin, à la réunion de service, elle a voulu me faire passer pour une idiote. C’est la troisième fois en quatre semaines qu’elle se fiche ouvertement de moi devant l’équipe. Tout le monde sait pourtant que c’est elle l’incompétente, qu’elle ne connaît correctement aucun dossier relevant de son service et que son seul, mais remarquable savoir-faire, est de dresser les uns contre les autres et d’apparaître auprès du rédacteur en chef comme étant capable de faire donner le meilleur de chacun pour le bien de l’entreprise. Foutaises évidemment que tout ça ! Une nouvelle fois ce matin, elle a dit ânerie sur ânerie. Elle ne savait même pas que le tableau des parutions qui venait d’être mis en ligne et qu’elle a critiqué avec sa virulence habituelle l’avait été non seulement à la demande expresse de l’éditrice, mais qu’il avait été supervisé par Bruno, son supérieur direct qui, lui, est autrement compétent. Pour je ne sais quelle raison elle pensait que j’en étais l’auteur et l’avait par conséquent dénigré avec une telle ferveur qu’elle se retrouva à hurler après avoir manifesté dans un premier temps son mécontentement relativement clairement, haussant le ton de plus en plus jusqu’à l’exaspération et l’inflammation de sa colère. Évidemment, tout cela était factice et remarquablement simulé. Elle aimait montrer son autorité et jouait remarquablement son registre, si bien qu’il lui arrivait quelquefois de finir par croire à ce qu’elle disait, et son indignation, qui devenait alors bien réelle, sonnait cette fois complètement faux, ce qui nous faisait sourire. Nous tâchions cependant de réprimer notre plaisir parce qu’elle acceptait plus facilement l’ironie s’agissant de son jeu d’acteur que pour une authentique colère qu’elle ne maîtrisait pas et qui pouvait révéler sa nature profonde.
Quoi qu’il en soit, ce matin, tout le monde dans la salle de réunion l’avait écoutée sans rien exprimer ouvertement, nous étions non seulement habitués à ses mascarades, mais surtout nous savions ce qu’il en était au sujet de la discorde, puisqu’on nous avait tous sollicités pour obtenir les informations qui figuraient dans ce fameux tableau ; et pendant que M. se gonflait d’une ire mordicante, je sentais dans l’air se matérialiser cette communauté d’esprit de ceux qui savent et attendent quelque accident prévisible sans rien dire ni rien faire pour le seul plaisir de voir la chose s’accomplir. Elle aussi dut sentir cette fragrance d’espérance qui commençait à flotter autour de nous et tout en continuant à me houspiller, son œil rusé faisait le tour pour chercher sur nos visages la raison de notre air embarrassé ou impassible – selon les caractères – s’arrêtant plus longuement sur les sourires que d’aucuns avaient tout de même sur les lèvres.
Je n’ai jamais su pourquoi elle m’avait prise à ce point en grippe. Certes, elle était naturellement hypocrite et perverse, comme tous ceux de son espèce qui parviennent où ils sont en manipulant ceux qui les entourent, en s’appropriant le travail des uns et en se montrant intraitables vis-à-vis des erreurs des autres, y en ajoutant un peu des leurs si nécessaire. Un physique avantageux, une bonne dose de roublardise, un culot sans limites, une faconde de camelot et un formidable flair pour éviter toutes situations potentiellement défavorables lui avaient servi durant de nombreuses années de couches protectrices et amortisseuses contre les attaques qu’on eût été en droit de lui faire concernant son travail ou même ses compétences. Au fur et à mesure de son élévation dans la hiérarchie, elle avait pris de l’assurance et, en même temps qu’elle affermissait chaque position nouvellement acquise, elle parvint à devenir l’une des plus fameuses sinécuristes de l’entreprise, isolée qu’elle était de tout contact direct avec les organes véritablement productifs du système. De cette manière, ses actions aussi déplorables qu’ils étaient se diluaient dans une multitude de couches de responsabilités transversales et entre différents départements et services. Le sien chevauchait plusieurs rédactions, les personnels hiérarchiquement sous son autorité répondaient ainsi à des sollicitations venant de toute part sans devoir lui en rendre compte. C’est cette confusion qui permettait à notre cheffe de ne pas faire grand-chose, même si, contractuellement, elle devait pouvoir remplacer chacun d’entre nous au pied levé en cas de nécessité. En eût-elle été capable, sa paresse l’en aurait de toute façon empêché. Invariablement, elle partait déjeuner à midi et ne revenait jamais avant quinze heures. Souvent absente le reste de la journée, elle participait à une multitude de réunions pour lesquelles sa présence était le plus souvent facultative, mais dont elle revenait en faisant passer le message qu’elle avait « défendu l’équipe ». Contre quoi ? Nul ne le savait, mais elle le répétait systématiquement. C’était une manière de maintenir les personnes qui étaient sous son égide (le mot est d’elle) dans une sorte de crainte subliminale et susciter une vénération pour sa personne tout autant qu’une reconnaissance infinie pour sa clémence. Aussi, pour l’honorer de cette divine protection et lui rappeler de quoi était recouvert le bouclier en question (l’égide), nous ne l’appelions plus que « peau de chèvre » ; quant à son bureau, c’était le « P. C ».
Bruno, l’un des rédacteurs en chef et plus proche supérieur de M., savait assurément à quoi s’en tenir. Tous les matins à dix heures, il la recevait dans son bureau à l’étage du dessus et, depuis quelque temps, elle en revenait fréquemment en aboyant comme chaque fois qu’elle se faisait gourmander par une autorité qu’elle n’était pas arrivée à circonvenir. De plus en plus souvent également, en début d’après-midi, Bruno me faisait demander par son assistante des informations détaillées sur les sujets ayant trait au service, ceux précisément qu’il avait dû aborder avec M. lors des rendez-vous matinaux. Selon moi, il devait commencer à se rendre compte qu’elle l’enfumait. Il était arrivé l’année dernière et bien évidemment, il avait été enthousiasmé par cette femme de caractère si énergique et entreprenante. Depuis, il commençait à avoir les yeux qui se dessillaient, mais son pouvoir sur elle était cependant limité, ma cheffe était en fin de carrière et ne pouvait pratiquement plus être licenciée ni même recasée. En haut lieu, on avait certainement fini par se faire à l’idée de son inutilité et le moment voulu, on s’arrangerait pour supprimer la place qu’elle occupait et qui était en réalité une situation faite sur mesure, un poste qu’elle s’était aménagé et qu’elle rendait plus confortable dès qu’une réorganisation de service avait lieu, s’octroyant un avantage complémentaire qui vu de l’ensemble pouvait être acquis sans être considéré comme superflu ou substantiel. En quelques années, ces petits gains avaient changé à ce point la nature de sa charge que l’on ne savait même plus à quoi elle ressemblait à ses débuts. Néanmoins, tout a une fin, et se croyant intouchable parce qu’inutile, ce qui était très bien pensé, elle n’avait pas vu les changements d’organisations qui s’opéraient depuis quelque temps et qui préludaient à une cession d’actifs de grande ampleur. Son inertie ne suffirait pas à contrarier un tel mouvement général et peut-être avait-on déjà conçu dans l’un ou l’autre bureau d’études et de décisions un plan pour l’escamoter de l’organigramme. En attendant cet instant fatidique, elle continuait à croire à son étoile, sentant cependant – l’intuition ne lui faisait pas défaut – que son pouvoir de nuisances qu’elle qualifiait de « panier de compétences » et de « charisme naturel » diminuait singulièrement. Elle trouvait de moins en moins d’appuis solides où placer ses leviers et avait vu les employés les plus compétents de son service quitter les uns après les autres ce navire sans port ni destination pour rejoindre d’autres services où ils avaient été reçus à bras ouverts. Je restais l’une des dernières des premières arrivées, tandis que les personnels en contrats à durée déterminée constituaient désormais la majorité de l’équipe. Et puisque j’étais son assistante, il est probable que ce soit par une certaine forme dénaturée de fidélité que je me maintenais à mon poste, comme le timonier continue de tenir la barre tandis que sombre la nef.
Pour tous, mes qualités constituaient en ceci que je n’ai aucune ambition et suis dénuée de prétentions professionnelles. De fait, je suis peu encline à assumer une responsabilité même minime, non pas pour conserver ma tranquillité d’esprit, mais par une réelle crainte de n’être pas à la hauteur. Il y a aussi que je ne partage rien de ma vie avec les autres, ce qui est souvent rédhibitoire pour s’élever dans une hiérarchie. Je suis certes agréable avec tous, je déjeune parfois avec certains de mes collègues au restaurant de l’entreprise, mais étant pudique et solitaire, circonspecte de nature et prudente jusqu’à la méfiance (caute sub rosa dirait mon père), jamais je ne parle de ce qui m’est personnel. Nul ne sait de quelle façon je vis en dehors du travail ni ce que je fais de mon temps libre, où je vais en vacances, si je partage ma vie avec un tiers, et cætera. Toutefois, on m’apprécie beaucoup parce que je suis extrêmement fiable, que je ne colporte aucun ragot et fais plus que mon dû au bureau, restant souvent au-delà de l’heure pour terminer une tâche ou pour me renseigner sur ce qui pourrait améliorer quelque chose qui n’est pourtant pas directement de ma responsabilité. En réalité, je n’ai aucune vanité si ce n’est celle d’être bien considérée – c’est-à-dire à ma juste valeur –, mais sans chercher ce crédit de façon délibérée ou sans l’avoir mérité. Je n’aime pas que l’on puisse penser de mauvaises choses de moi et j’ai toujours considéré que ce qui est dû n’a nul besoin d’être demandé, ce qui me classe parmi les personnes légèrement susceptibles. Je ne cherche pas à me mettre en valeur ou que l’on reconnaisse publiquement mon mérite, sauf quand il y va de ma réputation et, dans ce cas, il m’arrive de m’emporter comme je le fais parfois lorsqu’on me sollicite trop pressamment et qu’on me force à me hâter. Je le prends en effet assez mal, car je ne suis jamais en retard, je suis organisée et efficace. Me reprocher mon manque de célérité, c’est en réalité chercher à me faire porter la responsabilité d’un aléa ou de l’incurie d’un autre. Je peux alors devenir désagréable, on le sait, mais conformément à mon caractère, je le regrette aussitôt et présente mes excuses, ce que je regrette également parce que cette contrition constitue une sorte de soumission et une atteinte à mon estime. Mon tourment ne s’arrête pas pour autant, puisque le soir, une fois chez moi, je me reproche mon emportement, mes regrets excessifs, ma pusillanimité et mon manque de tempérance dans l’humeur que j’attribue à ma fatigue qui est chronique, car je dors peu et mal malgré la médication que je prends quotidiennement. Le matin, je me lève presque toujours douloureusement, épuisée par ma nuit et une lutte que je perds chaque fois ; je l’accepte cependant volontiers parce que mes nuits sont des lieux où je me trouve sans le dictamen de ma conscience et parce que j’y demeure à peu près un tiers de mon existence. Je ne pourrais certes pas en dire autant de mes jours qu’il m’arrive de considérer parfois comme de simples extensions de mes nuits, voire même comme des entractes.
Je suis propriétaire de mon chez-moi. L’immeuble est joli, le quartier cossu et calme. Je m’y étais sentie immédiatement installée, me retrouvant dans une espèce d’achèvement de ma propre existence, c’est-à-dire à laquelle il ne manquerait désormais plus rien. Dès le premier matin – j’avais alors vingt ans –, et dès mon premier réveil, j’avais eu cette sensation d’accomplissement qui remplit parfois une âme tout entière de la certitude d’être enfin arrivée quelque part. Cette impression s’était à ce point raffermie qu’un jour je me rendis compte que mon existence « d’avant » était non seulement passée, mais qu’il me fallait fournir un certain effort pour y retourner. J’avais été étonnée et aussi un peu inquiète parce que j’ai une grande confiance dans ma mémoire et dans sa capacité à redonner la juste forme aux paysages mous du passé ; elle est en effet excellente et aussi très bien organisée. J’avais fait part de ma petite inquiétude à mon père qui m’avait expliqué que le passé s’oubliait dans certaines circonstances pour qu’un autre puisse se constituer, tout cela était normal et il ne fallait pas que je m’en préoccupe, disait-il, je retrouverais ce passé plus tard lorsque l’échafaudage du nouveau aura complètement disparu. We found our own O my soul in the calm and Cool of the daybreak avait ajouté ma mère en distinguée professeure de littérature anglophone qu’elle l’était, m’incitant à écouter le chant de moi-même, mais j’avais plus volontiers retenu l’explication de mon père que celle de Whitman.
La plupart des gens que je fréquente disent et pensent que j’ai du goût, c’est-à-dire que je sais assembler les choses. En fait j’essaie de m’éloigner du laid et mon œil se satisfait de l’harmonieux. On dit aussi que je suis élégante dans ma façon de me vêtir, mais la vérité, c’est que je suis prudente et ne porte que ce dont je suis sûre. Mon langage est soutenu, mes actes sont toujours convenables et, la plupart du temps, mes pensées sont dignes. Mon domicile est la continuité de ce que je suis, le mobilier est ancien et vient en grande partie de chez mes parents, non par économie, mais parce que je suis viscéralement réfractaire au changement. Je suis par conséquent méticuleuse quant à l’entretien et soucieuse de la propreté. Je nettoie, je récure, j’aspire, je lave, je désinfecte chaque jour et quelquefois même la nuit quand mes insomnies me harcèlent trop. J’ai même établi un protocole très strict pour entrer chez moi, je me déchausse dans l’entrée, juste derrière la porte dont le passage libre, bordé de livres, ne dépasse pas le mètre carré. Un tapis circulaire orange, approximativement du même diamètre, constitue la limite que l’on ne peut pas dépasser avec des chaussures aux pieds. Nul ne peut aller au-delà autrement qu’en chaussettes ou pieds nus, et fort heureusement, personne ne vient chez moi parce que je le refuse catégoriquement. L’angoisse me prend même deux fois l’an lorsque le syndic de la copropriété envoie un agent pour purger les radiateurs ou lorsqu’il est nécessaire de vérifier si les fuites des chambres du dessus n’ont pas causé quelques dégâts. Durant la semaine qui précède ces intrusions, je suis anxieuse, je dors encore plus mal que d’habitude. Je m’active à préparer un passage protégé qui mène jusqu’à l’objet de l’intervention. Je recouvre le cheminement de sacs plastiques à double épaisseur, je recouvre ensuite tout le reste de draps (j’en ai beaucoup) qui seront ensuite lavés à soixante-dix degrés et c’est tout à fait épuisée que j’attends le moment où la sonnette d’entrée résonnera comme un glas à ma tranquillité. Je suis honteuse, je le reconnais de cet état d’esprit quelque peu pénitentiaire, mais je n’y peux rien, c’est comme si cet enfermement me permettait de mieux m’éloigner de celui des autres. Je m’en veux parfois de ne pouvoir vivre autrement chez moi que dans cet état de bête sauvage (selon mon frère), mais je ne pourrai pas faire autrement, c’est plus fort que moi. Il y a quelques années, je m’étais laissé convaincre d’acheter un nouveau lit, une nouvelle table et un autre fauteuil qui eussent apporté un confort nouveau au lieu. Pour établir ma décision, le lit, le matelas, le sommier et tout le reste avaient été évalués, comparés, testés, discutés dans la boutique qui elle-même avait été évaluée, comparée, discutée, et cætera. Le vendeur avait été parfaitement urbain, patient et plein de bonnes intentions, disant comprendre mes craintes et mes désirs. J’avais versé la moitié du montant en arrhes et décidé d’une date de livraison suffisamment lointaine pour à la fois me permettre de me faire à l’idée d’un changement aussi radical dans mon existence et mieux réfléchir à l’aménagement des lieux pour circonscrire au mieux l’intrusion des livreurs à gros souliers. Las ! Je ne dormis plus pendant plusieurs semaines. Entre deux et trois heures du matin, mon esprit surchauffé réévaluait mes choix dans un sens, puis entre quatre et cinq, dans un autre sens. Au réveil, en prenant mon café, je tentais un ultime arbitrage qui étrangement, se faisait dans mon esprit avec la voix convaincante du gentil vendeur. La dernière semaine avant la date fatidique de la livraison, je pris une décision irrévocable. Je l’appelais pour lui annoncer que je souhaitais annuler la vente. J’inventais une raison extraordinairement improbable pour qu’il ne puisse pas la discuter et qu’il n’essaie pas de me convaincre de changer d’avis, parce qu’il y serait certainement arrivé. Toujours gentiment, il me dit que mon achat ne pouvait être annulé sans que je perde la somme que j’avais déjà versée, mais peu m’importait. Je m’étais serrée au maximum dans ma conviction pour assujettir en moi toutes velléités de réflexions parasites et c’est très facilement et sans le moindre remords que j’avais abandonné presque la moitié du total en remerciant même mon interlocuteur interloqué. Il ignorait que cette somme perdue valait la paix intérieure que j’avais retrouvée aussitôt la conversation terminée. Le soir même, mon lit me parut plus accueillant et mes courbatures du lendemain me furent délicieuses tant elles m’apparurent plus intimes que jamais. Je me suis même sentie presque coupable d’avoir eu la velléité de me séparer de ce compagnon d’infortune et je me promis que, si je devais un jour m’en séparer, ce serait de ma main seule et non par celles de quelques livreurs anonymes. Je le démonterai moi-même, le désassemblerai totalement, le rendant méconnaissable pour que personne ne soit capable d’imaginer que j’y puisse y avoir passé mes nuits…
Le sentiment exacerbé que j’avais du qu’en-dira-t-on faisait nécessairement de moi une personne très convenable en toutes circonstances, et quoique parisienne, je redoutais d’une certaine manière le regard des autres. Mon chez-moi, qui ne pouvait être le lieu que d’un seul regard, n’échappait pas à mes craintes et pour éviter les intrusions même accidentelles, j’avais une double volée de rideaux qui occultaient pratiquement une partie de mes fenêtres qui s’ouvraient, entre autres, sur une cour étroite d’où l’on observait comme un diorama l’intérieur les appartements de la copropriété. Je pouvais ainsi en ouvrant les fenêtres et en tirant les rideaux m’isoler complètement.
Plusieurs fois, la psychothérapeute m’avait demandé pourquoi je ne quittais pas la capitale où la promiscuité était consubstantielle au mode de vie citadin. Mes parents qui habitent également Paris possédaient une assez grande demeure en province qu’ils louaient, deux appartements de rapports dans quelques sous-préfectures et une vieille bâtisse à peine habitable dans le Luberon où l’été, ma mère retrouvait, en plus de son accent, des frères de moins en moins nombreux au fil du temps. Je pouvais tout aussi bien m’installer dans l’un ou l’autre de ces lieux – le Luberon excepté, parce que trop isolé et inconfortable l’hiver –, et y trouver sans trop de mal un emploi. Là-bas, le voisinage ne me dérangerait pas et je n’aurais pas à me « compliquer la vie » comme elle disait. Ce que ne comprenait pas cette praticienne que je continuais à aller voir pour sa manière de s’exprimer en évitant le ton bienveillant et doucereusement évaluateur de ses collègues, c’était que j’aimais Paris. J’aimais cette masse considérable en mouvements de personnes, de systèmes, de mécanismes compliqués et apparemment désordonnés, alors qu’ils étaient en réalité infiniment cohérents. Attendre sur le quai du métro, en tête ou en queue du train selon les escaliers et les couloirs de la station précédente pour ne pas se trouver devant un wagon trop plein, éviter de passer devant le petit square derrière chez moi à l’heure de la sortie des écoles élémentaires, ne pas emprunter certains trottoirs certains jours que les poubelles débordent, descendre du bus un arrêt plus tôt pour gagner du temps sur la circulation, tous ces petits commandements qui m’obligeaient quotidiennement avaient un véritable sens et m’agréaient en évitant que je me trouve livrée entièrement à moi-même dans un monde inutile. Depuis longtemps, j’avais compris que je faisais partie de ceux qui cherchent plus volontiers des contraintes auxquelles il est bon d’obéir plutôt que des situations qui assurent un affranchissement complet et dont je ne saurais quoi faire en vérité. Il me fallait un maître, une autorité que je pouvais défier, contre lesquels je pouvais pester, mais auxquels je finissais toujours par obéir et bien sûr, il fallait que ce maître, ce soit moi qui le choisisse. Voilà ce que n’avait pas compris la quinquagénaire qui m’écoutait le mardi de dix-huit heures à dix-neuf heures en échange d’un billet de cinquante euros qu’elle s’empressait de glisser dans le tiroir de son bureau comme quelque chose qui n’avait pas d’importance. Par elle, je veux dire en discutant avec elle, je sus que j’avais en fin de compte besoin des autres pour mieux m’en éloigner, que mon mode d’existence pouvait se résumer à chercher la bonne distance avec eux qui me permettait d’être vue ou regardée d’une certaine manière.
Je ne suis pas certaine que ce soit toujours exact, mais il semble en effet que pour conserver mon intégrité, j’avais besoin des autres à un degré supérieur à la moyenne, y compris de ma mauvaise voisine de palier, la plus ancienne des propriétaires de l’immeuble, vieille et crasseuse, trop fureteuse et trop aimable, dont le prétendant, à deux tiers vagabonds tambourinait à sa porte le tiers restant pour qu’elle le laisse entrer. « Tu es trop soûl », lui disait-elle et l’individu, qu’il fût ou non soûl, s’asseyait alors sur les marches de l’escalier près de la cage d’ascenseur avec ses sacs plastiques et ses canettes de bière bon marché, roulant parfois la tête en silence. Il n’était pas méchant ni même turbulent et s’il serrait contre lui ses maigres effets, c’était pour ne pas trop s’approprier la surface de partie commune que son Aldonza de Toboso le forçait à occuper. De toute façon, elle finissait toujours par ouvrir à son hidalgo si peu ragoûtant qu’il soit pour ne pas laisser « son » vagabond s’installer indûment sur les marches de l’escalier du cinquième avec son bagage de chemineau. Le brave homme se laissait toujours faire, attendant sagement que sa pénitence prît fin et qu’on lui fasse le signe de venir. Il se levait alors docilement, ramassait son paquetage et se glissait d’une façon étonnamment agile dans l’entrebâillement de la porte. Quant à moi, si je devais quitter mon domicile à peu près au moment de l’épisode éminemment picaresque, j’attendais que les odeurs du galant, d’habits sales de sueurs suries se dissipent tout à fait. Souvent, l’évaporation n’était pas achevée que les premiers éclats de voix traversaient la porte, mais je m’en accommodais, certaine que ma voisine, tout le temps qu’elle se colletait avec le dandin, ne m’observait pas à travers son judas comme chaque fois qu’elle m’entendait entrer ou sortir de chez moi. Je le savais parce que je voyais l’œilleton de sa porte s’obscurcir ou j’entendais le frottement de ses chaussons sur sa moquette juste derrière. Ses arthroses ne lui permettaient cependant pas toujours d’y arriver à temps et, lorsqu’elle entendait l’ascenseur s’arrêter à l’étage, j’étais soit déjà chez moi, soit déjà à l’étage du dessous, tandis qu’elle collait au judas son bon œil, l’autre étant cataracté. Le jour des courses était faste pour elle et lorsque je revenais avec mes emplettes, elle avait le temps d’entrouvrir sa porte et de s’étonner de ma présence qu’elle avait pourtant attendue. « Ah ! c’est vous ? » disait-elle après quoi elle me saluait poliment et me regardait tranquillement faire l’aller et retour de la cabine d’ascenseur à ma porte avec mes sacs de commissions. Je ne répondais jamais à sa question parce qu’évidemment c’était toujours moi, le cinquième et dernier étage ne comportant que deux appartements, le sien et le mien, néanmoins je la saluais d’un mouvement de tête ou d’un mot lâché par-dessus mon épaule. Ça ne pouvait pas être son homme, puisqu’elle lui interdisait formellement l’utilisation de l’ascenseur, exigeant qu’il prenne l’escalier. « Il sent trop mauvais, voyez-vous », m’avait-elle dit un jour que j’avais assisté à l’une de leurs scènes conjugales sur le palier et qu’elle lui demandait de me laisser le passage, chargée que j’étais. Depuis, le pauvre homme était persona non grata le vendredi.
Quand elle parvenait à me surprendre en ouvrant sa porte, elle me montrait une moitié de visage et un quart d’épaule sous une robe de chambre. Elle cherchait toujours à ébaucher la conversation, n’allant guère loin pour trouver un sujet qui pouvait nous concerner toutes les deux, par exemple l’état des parties communes, le bruit des travaux, les sollicitations de plus en plus précoces des éboueurs quant à leurs étrennes, mais nous revenions invariablement sur le thème principal, et elle s’excusait que la veille ou l’avant-veille, « il » soit resté si longtemps assis sur les marches alors qu’elle lui avait bien dit que ce jour-là, elle ne serait pas chez elle ou qu’elle ne voulait plus le laisser entrer quand il avait trop bu. Elle voyait bien que ses histoires ne m’intéressaient pas, mais peut-être croyait-elle que mon désintérêt était la manifestation de ma discrétion, aussi elle s’excusait excessivement et il lui arrivait parfois de demander des nouvelles de mes parents qu’elle avait rencontrés quand ils avaient acheté l’appartement pour moi, me chargeant de les saluer de sa part.
Je ne cesserai jamais de m’étonner de ces personnes qui, constatant de la réserve chez leur interlocuteur, se montrent plus entreprenantes. Comprennent-elles que ce n’est pas que « l’on n’ose pas » parler de nous, mais que l’on n’en a nulle envie ? À l’évidence, ma voisine ne demandait qu’à ouvrir un peu plus sa porte pour engager la causerie, et moi, invariablement, je lui répondais d’une voix tout à fait neutre, à la valeur exacte de l’amabilité d’usage minimal, des banalités telles que « je comprends », « merci » ou « non, je n’ai rien entendu ».
PARUTION : Octobre 2026 –FORMAT : Broché, 421 pages
ISBN : 979-10-423-1687-7
PRIX : 32,50 €
DIFFUSION : En librairie, sur les plateformes en ligne ; commande auprès de l’éditeur
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