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PREMIÈRE PARTIE / Chapitre cinquième
Dans ses rêves de jeune adulte, la narratrice tombait souvent ; à l’état d’éveil, une seule fois, un novembre, sur trois marches glissantes, dans une honte plus tenace que les bleus. Pour interroger la chute, elle invite Sabine des Ressources Humaines, collègue parachutiste qui parle de « dépassement de soi » et compare le saut en parachute à un orgasme. Elle-même n’accepte que le périmètre de ce qu’elle maîtrise déjà, refuse le piège de la nouveauté, et juge les êtres selon les circonstances plutôt que selon une morale. Le déjeuner confirme ce qu’elle savait déjà, ce n’est pas la chute qui importe, mais l’après, où honte, douleur et possibles se déploient pleinement.
Extrait audio :
Il est arrivé dans mes rêves que je tombe. Durant toute une période de ma vie de jeune adulte, pour une raison ou pour une autre, je chutais dans mon sommeil, tandis que ça ne m’est arrivé qu’une seule fois à l’état d’éveil. Je m’en souviens très bien parce que j’avais eu particulièrement honte et pendant plusieurs jours, je m’étais sentie imprégnée de cette poissure, persuadée que tout le monde s’en apercevait. C’est un jour de novembre que je m’étais retrouvée au sol devant un escalier de trois marches que la pluie avait rendues glissantes. Un instant auparavant, ma jambe droite, sur laquelle je venais de prendre appui, avait effectué une sorte de chassé latéral, entraînant tout le haut de mon corps vers l’avant, forçant mon autre jambe à une brutale flexion. Ma cheville gauche, qui à cet instant soutenait mon équilibre, s’était déstabilisée et s’était pliée vers l’extérieur, le pied en dedans. Je chutai lourdement et me retrouvai sur une fesse, le genou gauche tout à fait plié sous moi, la jambe droite étendue perpendiculairement à la limite de la luxation, tout en essayant de conserver au sol un appui de la main avec le bras en accotoir. Moi qui ordinairement luttais contre le dégingandement de mon grand corps, à ce moment-là, il me sembla véritablement que j’étais constituée de mauvais assemblages et d’articulations mal faites. On vint bien sûr m’aider, l’un me prit le bras droit en essayant de me faire lever, mais sans rien obtenir de plus qu’une simple élévation du membre en question. Un autre, qui s’était penché dans ma direction, ne me tenait en nul endroit, mais devait penser qu’une empathie proximale suffirait à faire un effet de levier. Un dernier samaritain, une dame âgée, me parut enfin plus redoutable que secourable, j’avais en effet le visage à la hauteur de ses jambes et ces dernières me paraissaient incapables de soutenir autre chose que leur propriétaire, j’ignorai donc la main qu’on me tendait et parvins sans aucune grâce à me relever. Ma honte écarta sans désobliger toutes les attentions qui m’entouraient alors et qui me paraissaient aussi humides et glissantes que la marche de l’escalier qui m’avait fait défaut. J’eus la fesse, le genou, la hanche et une cheville douloureux une quinzaine ; le bas du dos contracté un peu plus longtemps, mais surtout, j’éprouvai une véritable rupture psychique avec mon environnement et ne retrouvai de sympathie avec l’espace et ses trois dimensions qu’après plusieurs semaines.



