Cette semaine, j’ai lu à quelques heures d’intervalle deux articles qui parlent du même sujet, mais de façon presque opposée. Le premier, d’Eric Akoto dans la revue britannique Litro, nous emmène à la Foire du livre de Francfort où, dans les salles de réunion, on négocie l’avenir de l’édition avec en toile de fond l’intelligence artificielle. Le second, de Nathan Heller dans The New Yorker, suit dans ses librairies James Daunt, patron de Waterstones et de Barnes & Noble, l’homme le plus puissant du commerce du livre.
D’un côté, des droits, des licences et des machines. De l’autre, des tables, des vitrines et des libraires. J’ai lu attentivement ces articles, et aussi antinomiques qu’ils paraissent, je crois qu’ils se complètent et se répondent assez bien.
Francfort : le livre devenu matière première
Commençons par Francfort, où l’ambiance est à une tristounette lucidité. Les entreprises d’IA veulent des textes — des millions de textes — pour nourrir leurs modèles. Les éditeurs qui longtemps ont crié au vol, sont désormais invités, pour ne pas dire obligés, à négocier. Roy Kaufman, du Copyright Clearance Center (le machin américain qui facilite l’obtention de licences et d’autorisations pour l’utilisation d’œuvres protégées par le droit d’auteur), a résumé la nouvelle doctrine en une phrase : « Sortez et accordez des licences. » Caroline Sutton, qui représente l’édition scientifique, va dans le même sens : il faut rendre les contenus autorisés assez précieux pour que les géants de la tech préfèrent payer plutôt que se servir.
Akoto (le patron de Litro Magazine) rappelle qu’accorder une licence peut recouvrir deux choses très différentes. Dans un cas, on laisse une IA « lire » des milliers de romans pour apprendre à écrire, et les livres disparaissent alors dans la machine, sans nom d’auteur et sans trace. Dans un autre cas, on lui permet seulement d’aller chercher un passage précis dans un livre identifié, pour le citer en indiquant sa source. Si on laisse les deux se confondre, l’éditeur ne sait plus vraiment ce qu’il vend ni ce qu’il cède. Et les petites maisons d’édition, souvent riches en beaux catalogues, mais pauvres en juristes, risquent de se retrouver face à des industries surdimensionnées dans un rapport de force forcément déséquilibré.
L’auteur de l’article pose également la question qui fâche. Que vaut un livre dans ce nouveau marché ? Certes, un manuel scientifique vaut par la fiabilité de ses informations et on peut le chiffrer. Mais un roman, un poème ? Leur valeur tient à une voix, à une forme, à un certain rapport avec le lecteur. Allez donc mettre ça sur une facture !
The New Yorker : le livre redevenu objet
Changeons de décor. Nous sommes désormais dans un centre commercial du New Jersey, au milieu des échangeurs et des grandes surfaces, là où personne n’aurait l’idée d’ouvrir une librairie. James Daunt y arrive en VTC (faute d’avoir pu venir avec son vélo pliant) et inspecte le rayon des nouveautés comme un médecin ausculte un malade. Le nouveau Rachel Cusk est-il en rupture, ou personne ne s’en soucie-t-il sur cette côte du New Jersey ?
Nathan Heller, l’auteur de l’article, commence par démonter une légende. Les éditorialistes ont annoncé depuis un moment la mort de la lecture, mais aux États-Unis, les ventes de livres imprimés ont augmenté de près de 25 % en dix ans, et celles des librairies indépendantes de 70 % depuis 2020. Il évoque même l’historien Robert Darnton (une référence en matière de livre), qui collectionne les prophéties funèbres, dont celle de Walter Benjamin en 1928 : « Tout indique que le livre approche de sa fin. »
James Daunt (le personnage sujet de l’article) n’est évidemment pas d’accord. Sa philosophie tient dans une idée simple : un livre n’est pas de la lessive, et Heller de rappeler qu’Amazon a commencé à vendre des livres comme on vend une lessive pour attirer des clients et leur fourguer ensuite tout le reste. Pour Daunt, tout se joue au contraire dans le particulier et le singulier, « ce livre-là ! », « cette librairie ! »
Il a ainsi rendu aux libraires le choix de leurs livres, supprimé les mises en avant payées par les éditeurs et calculé jusqu’à l’inclinaison idéale des étagères. Résultat, Waterstones (principale chaîne de librairies britannique), au bord de la faillite en 2011, faisait des bénéfices six ans plus tard, et Barnes & Noble a ouvert soixante librairies l’an dernier.
Quant à l’IA, Daunt n’y voit qu’un nouvel épisode du Kindle qui annonçait jadis la fin du papier. Aujourd’hui, la liseuse plafonne autour de 10 % des revenus des éditeurs, et le livre imprimé, technologie à peu près inchangée depuis le XIXe siècle, en représente 75 %. Pour les rayons d’une librairie, conclut Heller, l’écriture par IA est « une technologie sans marché ». Les récentes affaires que l’on connaît nous disent un peu le contraire, même dans la controverse.
Ainsi, à Francfort, on parle du livre comme d’un stock de droits, dont la valeur dépend de ce que les machines voudront en payer tandis qu’à New York, on en parle comme d’un objet qu’on prend en main, qu’on feuillette et qu’on achète parce qu’un libraire a eu raison de le poser là. Le premier monde craint que le texte se dissolve dans les données et le second constate que les lecteurs, et notamment les jeunes, cherchent ce qui ne passe pas par leur écran. Comme le dit un influenceur littéraire de vingt-sept ans dans The New Yorker : « Lire, aujourd’hui, c’est choisir la friction dans un monde qui veut l’abolir avec ChatGPT. »
On aurait tort, pourtant, d’opposer naïvement le marchand de licences au gentil libraire. James Daunt n’a rien d’un saint. Ancien banquier chez J.P. Morgan, il a tout quitté à 26 ans pour ouvrir une librairie où les romans, les guides et les livres d’histoire sont rangés par pays. Il a licencié la moitié du siège de Waterstones et refusé d’augmenter les plus petits salaires (« Le salaire est un jeu à somme nulle »). Ses commandes initiales minuscules inquiètent les éditeurs, et son empire appartient à un fonds spéculatif dont le fondateur, de son propre aveu, n’aime pas les livres, mais « aime gagner de l’argent ».
Rappelons pour mesurer le personnage qu’il dirige aujourd’hui, plus de 700 librairies Barnes & Noble et 125 Paper Source aux États-Unis, ainsi que plus de 300 librairies au Royaume-Uni, en Irlande, aux Pays-Bas et en Belgique. Concentrer un cinquième du marché américain entre les mains d’un seul homme, aussi éclairé soit-il, c’est faire un pari un peu risqué s’agissant de sa succession. On peut toutefois aussi considérer qu’à l’inverse, les éditeurs de Francfort qui veulent faire payer l’IA défendent la même chose que lui à savoir que l’idée qu’un texte a un prix parce que quelqu’un l’a choisi, travaillé et publié.
C’est ici que les deux articles peuvent se rejoindre. Akoto, dans Litro, termine par une question pertinente. Qui est prêt à investir dans la littérature quand sa valeur n’est pas encore visible ? Un livre peut mal se vendre à sa sortie et se révéler dix ans plus tard ; une petite revue peut publier un écrivain bien avant que le marché ne s’y intéresse. Nathan Heller lui répond dans The New Yorker en évoquant Tinkers (Les Foudroyés, en français) de Paul Harding, premier roman d’un petit éditeur, qui a fini avec le Pulitzer.
En gros ni les données de Francfort ni les étagères inclinées à trois degrés ne peuvent remplacer le moment où quelqu’un décide qu’un livre mérite d’exister sans savoir s’il se vendra. L’IA pourra traduire plus vite, repérer des tendances, peut-être même payer ses lectures. Elle ne fera pas ce que Daunt faisait dans les années 1990 dans sa première librairie de Marylebone, prendre un livre sur une table, le regarder comme un objet venu de loin, vous le tendre et dire simplement : « Lisez-le. »
L’avenir de l’édition appartient peut-être à ceux qui signent les licences, mais gageons que celui de la lecture appartiendra encore longtemps aux libraires…
Les deux articles en question :
« Who Owns the Future of Publishing? », Eric Akoto, Litro, 8 octobre 2026.
« The New Age of Reading », Nathan Heller, The New Yorker, numéro du 26 octobre 2026.



