Le texte ci-dessus est une nouvelle d’Yves Bureau extraite du volume « Archipel Précaire » édité en 2011 aux éditions VivoEquidem (à présent Culturissime SAS).
La série des neuf nouvelles du volume sera publiée durant l’été 2026
Yves Buraud est artiste plasticien et auteur.
ROND-POINT
Objectif culture
Depuis les émeutes de 2005 en Françie, la ville d’Agonie-Sous-Bois est familièrement associée aux manifestations de rues, aux violences urbaines, aux incivilités diverses. Invariablement, elle est présentée comme un « site sensible », un lieu où les ennuis risquent à tout moment de converger en masse, et par ordre dispersé, vers le visiteur. Actuellement, Agonie intéresse à nouveau les médias. Elle suscite un regain d’intérêt régional et même national quant aux débats qui accompagnent, sur son territoire, la commande et l’installation d’un monument urbain.
Média portrait :
Sarah T, née en 1974 à Neufville. Elle vit et travaille à Berlin.
Dans ce contexte urbain difficile, l’artiste invité présente une démarche singulière et significative, une démarche articulée autour du concept de délocalisation/relocalisation. Dans ces projets, la sculpteur propose, de reproduire à une moindre échelle des sites bâtis sur d’autres territoires. Ces délocalisations (un pavillon sur le toit d’un building, une cabane de jardin accrochée à la façade d’un musée, l’hologramme d’une fontaine de reflets dans un quartier financier) soulignent les particularités architecturales des bâtiments investis. Ces relocalisations se greffent sur les bâtiments existants. Ce faisant, elles contrastent avec les permanences territoriales en introduisant de nouveaux éléments architecturaux. Son travail connut un fort écho médiatique lorsque, suite aux attentats du 11 septembre 2001 et à la destruction du World Trade Center, Sarah T proposa de reconstruire des bâtiments identiques et habitables, mais flanqués d’un étonnant dispositif : les côtés des deux tours correspondants aux points d’impact des avions-suicides devaient laisser suinter un mince écran de pétrole liquide, recouvrant ainsi d’un noir miroir la quasi-totalité des deux façades. Ce choix radical revendiquait l’association esthétique des matériaux modernes du bâtiment (métal, verre) avec une énergie fossile ou avec un rideau de ce combustible explosif qui fut capital au cours du XXe siècle ainsi qu’au XXIe siècle. La sculpteur insista sur le dessin de son installation qu’elle présentait comme les ombres sans tain d’immenses derricks. Malgré un astucieux système de double vitrage empêchant toute éclaboussure, ce projet fut dénoncé par les médias internationaux qui dénigraient l’association de l’événement historique avec la matière première pétrolifère et qui soupçonnaient une complaisance morbide, une sorte de mélancolie sinistre, totalement « out of place » aux États-Unis. Ce qu’un critique résuma en ces termes : « Le pire dans sa sculpture, c’est sa sculpture ».
Culture défi
Forte des spécificités et des implications de son travail artistique, Sarah T voit à nouveau déferler contre elle de virulentes critiques. De fait, que la dernière de ses commandes, soit l’aménagement d’un rond-point situé à Agonie-Sous-Bois, suscite déjà moult polémiques.
Carrefour giratoire ou rond-point.
Rond-point. n. m. (1708 ; roont-point « demi-cercle », 1375 ; de rond et de point. « lieu, emplacement »). Déf. 1° Emplacement circulaire auquel aboutissent des allées dans un jardin. 2° Place circulaire d’où rayonnent plusieurs avenues. Les ronds-points, les îlots directionnels, sont généralement installés aux carrefours ou au croisement de plusieurs voies. Ils permettent d’en augmenter le débit et d’améliorer la sécurité. 3° Aménagement d’un carrefour, le plus souvent à l’aide d’un rehaut, d’un remblai fleuri ou d’une œuvre d’art. Le rond-point est né.
Apparus au début du XXe siècle, les carrefours giratoires ont été plus ou moins abandonnés par la suite. Sauf en Grande-Bretagne, car, dans cet archipel courtois et civilisé, nul besoin de règles de priorité : on prenait son tour comme des « gentlemen » et cela marchait plutôt bien. Le système a été rendu encore plus efficace lorsqu’en novembre 1966, le Code de la route a attribué la priorité aux véhicules engagés sur l’anneau. Le rond-point moderne était né ! Il allait foisonner dans nombre de pays, avec l’arrivée en 1993, des « primes de technicité » de la F.VM. (Fédération des villes modèles). En effet, un rond-point hors déco, coûte 150 000 à 800 000 unités. On peut avancer qu’il est devenu l’une des sources de financement occulte de la vie politique locale. Biblio. www.giratoire.com, Yves Alonso, « Du rond-point au giratoire », éditions Parenthèses.
Un concours contemporain
C’est à l’initiative de la nouvelle municipalité d’Agonie-Sous-Bois que fut décidée la création autour de la ville d’une rocade. Le trafic urbain fut jugulé, la pollution diminua et la sécurité en centre-ville augmenta de façon inversement proportionnelle. De nombreux aménagements urbains firent leur apparition. La municipalité ayant lancé un concours pour identifier et magnifier ces nouveaux espaces, les architectes et les bureaux d’études présentèrent leurs projets. À ceux-ci fut adjoint un programme de commandes publiques. Des ronds-points furent proposés à des artistes choisis par un jury de professionnels.
Jusqu’à présent, les velléités artistiques des élus de la commune se cantonnaient à un champ restreint : choix de mobilier urbain, des décorations lumineuses pour les fêtes, des mosaïques florales… Le programme des ronds-points doit permettre aux édiles de laisser une place durable et originale de leur passage à la mairie. De ce concours, la sculpteur Sarah T est l’une des lauréates. Le rond-point avec son remblai fleuri qui lui est attribué est implanté à l’écart du centre-ville, dans le quartier de Ban-Sous-Bois. Là, il distribue la rocade et fait également la jonction entre une cité pavillonnaire et la zone industrielle du grand Balland… Pour son projet, elle a reproduit une cité fonctionnelle, toute de béton. Des tours des années soixante sont érigées à l’échelle 1/25 000e. Elles montrent en moyenne dix ou onze étages. Sur le gazon, elles font sept ou huit mètres de haut. Elles sont bien sûr opaques et nues. Un enfant ou une personne non-grande ne peuvent y pénétrer, encore moins y vivre.
Elles furent d’abord moulées, puis coulées en béton teinté. L’artiste a en effet souligné le vif chromatisme de ses modèles et le fait que, dans les années soixante, les architectes regardaient les peintures abstraites ou l’op-art avant de dessiner les façades de leurs buildings. Le style architectural de ses sculptures est donc proche de la cité des 5 000. Cité qui, depuis les événements de 2005 se voit, petit à petit, rasée puis reconstruite pour faire place à un projet d’architecture plus humaine, plus respectueuse des normes HQE, avec des habitats moins hauts, moins nombreux, avec des balcons et des toits en pente douce qui rejoignent des jardins verdoyants. La cité-sculpture de Sarah T fut présentée telle une nécessaire « cité-souvenir », une place musée, gardienne de la mémoire des habitants, quand bien même les jours passés dans la cité des 5 000 ne furent pas toujours des plus faciles. Illico le projet intrigua, choqua, fut débattu, commenté, voté, construit, puis fit l’objet d’une demande de classement à l’inventaire des monuments historiques.
Art en Françie
Peu sensibilisés à l’art contemporain, les habitants de Ban-Sous-Bois et surtout les voisins immédiats protestèrent un temps contre cette « modification brutale du paysage ». Réunis en comité, ils arguaient du fait que les cités de ce type, même réduites, ne représentaient pas l’ensemble de la ville d’Agonie. En conséquence, ils demandèrent non pas sa suppression, mais son déplacement vers un site plus approprié et si possible extra-régional. Le temps d’une pétition et d’un accord électoral, on oublia la sculpture du rond-point. De plus, comme l’avait pressenti la sculpteur, passé le choc du début, la miniaturisation des objets « incite à plus d’amour, suscite notre compassion ». Sur le « grand manège où l’on tourne en rond », les braves gens apprécièrent « cette petite ville », « ce petit musée », « les petits blocs »…
De l’avis général et selon les médias, l’implantation de la sculpture était une réussite : les habitants comme les visiteurs l’avaient acceptée, voire même, ils la mettaient en avant comme un signe fort de leur identité.
Tout aurait pu en rester là si un fait nouveau n’était pas intervenu. Des sans domicile fixe (SDF), des populations exogènes et à revenus différés, vinrent s’installer à Agonie. Le maire avait pourtant pris soin de condamner d’anciens squats par un astucieux système de grilles électriques. Mais ces personnes contre toute attente eurent l’idée de s’installer sur le rond-point. Ainsi, entre ces tours en réduction stationnent leurs pauvres tentes et çà et là leurs maigres ravitaillements.
Ceux du rond-point
Au début, ce fut Antonio, un ancien de la cité des 5 000 qui s’installa le premier, pour une nuit, arguant en son for intérieur du fait que petit, enfant, « mino », il aurait habité dans l’immeuble au pied duquel maintenant, il plantait sa tente. Des constructions, des volumes de palettes et des voitures suivirent son arrivée, en particulier quand Antonio entreprit de convaincre des comparses qui, d’habitude dormaient dans leur véhicule de venir ici, garer leurs roupillons, entre ces tours… « Vu qu’elles étaient là, un peu, comme quand ils étaient dans la cité et qu’ils étaient plus jeunes »…
À l’heure actuelle, des fleurs en plastique embellissent les fenêtres trop petites, le linge sèche sur des carrés de palettes ou sur les tentes. À côté des vieux tapis, des autoconstructions étagent tant bien que mal, des bidons, des filets, des bâches directement tendues entre quatre tours, mais aussi des cordes pelées, amarrées aux arbres, au-dessus du réseau routier et des camions. Des groupes d’enfants morveux et sales courent entre les tours immobiles quand ils ne les escaladent pas avec des chaussures répugnantes de crasse. Peu à peu, le rond-point se transforme en un récif « malsalubre » où errent des chiens jaunes, des silhouettes inhabituelles que certains décrivent comme nocives, sales comme leurs bouteilles vides.
Les riverains révulsés qui tournent autour en voiture se gardent bien d’aborder les rivages de ce que l’on nomme « la réserve ». En plus de la gêne occasionnée, les sans-logis sont accusés de provoquer des fumées toxiques en brûlant de vieux pneus en guise de chauffage, mais aussi pour en tirer du matériel à revendre. Il leur est reproché d’avoir transformé les alentours de leur camp en un dépotoir de déchets répugnants et toxiques. En fait, tous les jours, des particuliers ou des entreprises leur filent un billet de 10 ou de 20 unités pour se débarrasser d’objets encombrants et des déchets qui, s’ils devaient suivre les filières obligatoires de récupération, leur coûteraient bien plus… « Y’a rien à en dire, c’est dur, SDF c’est pas un métier facile, tous les jours faut recommencer, dire que certains nous considèrent comme des glandeurs ! » Surtout les enfants.
En ville, de nouvelles expressions, des termes peu flatteurs, et assez approximatifs, apparaissent pour qualifier ces groupes d’intrus qui dérogent aux règles de l’art et de l’urbanisme. On dit « C’est assez, tous ces flemmards au carrefour », « font chier » ; « y’a des tartes qui se perdent » ; « ça va pas, les va-nu-pieds, les tires au flanc au giratoire » ; « on tourne en rond autour d’eux tous » ; « de tous, eux les glandeurs du rond » ; « du rond-poing dans la gueule à ces cloches » ; « on va leur sonner les cloches à la caillera du rond, aux clodos » ; « mégot, goulot, clodos » ; « c’est trop » !
On fait remarquer « que cela la fout mal, tout ça fout les boules, boules de trop », « qu’ils tiennent les murs, les bidons et les planches » et qu’en plus ils ne payent pas de loyer du tout et qu’en plus ils utilisent le terrain et les petites tours.
Le plus choquant pour les habitants de la ville, ce sont les enfants. « Surtout les enfants » ! Pendant la durée de leur courte résidence, les mères de la ville observaient, tantôt avec compassion, tantôt avec horreur, le comportement de ces enfants. Trois gamins leur semblaient une nuée de barbares qui racontaient mille histoires. À l’école, ils se vantent d’habiter un château fort et, pour attester leurs dires, ils invitent les autres gosses de la ville à venir grimper sur les fausses fenêtres et les petits balcons des tours. Ils parcourent la ville en bandes houleuses, défrayent la chronique urbaine, puis se réfugient dans leur bastion. Les parents pensent généralement que les soins apportés aux enfants sont d’autant plus difficiles que les gamins sont nombreux. Ces groupes leur apportent un démenti total tant ils manifestent leur autonomie. Ces enfants n’en font qu’à leur tête. Ils détournent les fonctions attribuées aux objets usuels. Ils les insèrent dans tous les jeux possibles, une conserve devient un ballon, une barrière un cheval, mais ils s’attaquent aussi aux poubelles de la ville, volent des ballons ou crachent par terre. Ce n’est pas qu’ils soient différents, mais déjà en marchant, ils tracent des parcours, des détours irrationnels. Derrière la branche, ils contournent la forêt, au-dessus de quelques marches s’ouvre leur canon-cabane ou leur territoire interdit. Ces bandes mobiles bougent au rythme des matchs, des vélos rouillés, des bâtons, des combats et des épreuves qu’ils se lancent physiquement. Ce n’est pas qu’ils soient impossibles avec leur saleté, leur violence, mais à trois, quatre, ils font tout un peuple de racailles hurlant dans leurs tambours, une horde de Huns hurlant qu’ils sont des rois. « Avec l’armée d’Attila, cela serait kif-kif, la même panique, mais là au moins, on en parlerait dans les livres d’histoire ».
Pour ce qui est de la question des enfants, les services de l’état et la municipalité qui les ont rencontrés expliquent que ces familles connaissent des destins dissemblables et que leurs situations impliquent des différences de traitements importantes. Cela est fonction de leur relation avec les services sociaux, du suivi de leur dossier et des procédures qui sont en cours. Des contacts ont été pris pour assurer la santé des enfants et les scolariser dans une structure spécialisée. Pour le moment, il n’est pas question de les séparer de leur famille pour qui une solution globale serait préférable. Le directeur cite également l’exemple d’une femme seule qui habite depuis peu le camp et qui ne voit qu’exceptionnellement ses jeunes enfants. « Elle a tenu le plus longtemps possible, logée à l’hôtel avec ses enfants, mais maintenant, elle vit là et ils sont placés, elle ne les voit que quelques heures par mois ».
Art en Françie
Dans la limite circulaire de ce rond-point, implanté un peu à l’écart de la ville, l’architecture réduite des tours découpe son skyline. Sur ce site, derrière ce qui reste d’un remblai fleuri, sur des plants saccagés et des stratifications de béton s’étend la ligne d’horizon. Faites pour interroger le paysage des villes ainsi que la puissance de l’architecture, les sculptures contemporaines se voient reléguées aux rôles de bornes pour camps de transit, à des sortes de jeux verticaux pour terrain d’aventure ou encore à des socles improvisés pour hisser des citernes d’eau. Elles avoisinent maintenant de jour comme de nuit avec une esthétique de la récupération et du bricolage qu’elles n’ont jamais revendiquée. Blocs de béton, droites, debouts, elles balconent au-dessus des tentes et des taudis de palettes. Elles bric-à-braquent…
De surcroît, à l’étendue de cette gabegie et à tous ces contresens architecturaux, le peu de salubrité des lieux favorise l’apparition des rats. « Des troupes de rats » ! Tonton Antonio, le plus vieux, la mémoire du camp raconte « qu’avant d’aller se coucher, il appelle à la rescousse la dizaine d’occupants pour que vite, vite, ils viennent avec des bâtons l’aider à chasser tous les rats de sa baraque ».
Clément
« Moi, ma femme rêvait d’un terrain à bâtir… Elle a fini par me dire : “tu prendras les enfants”. Je l’ai pas écouté et c’est elle qui les a gardés. Déjà que j’y arrive tout juste, je survis à petit feu avec cette allocation sordide ».
À côté et au-dessous des masses des sculptures rectilignes s’amassent des caddies, des bidons, des panneaux de bois agglomérés avec leur façade pur formica ou faux acajou. Les planches se gonflent et puis s’auréolent de flaques et d’humidité. Elles remparent leurs plages livides sous les couleurs primaires des bétons teintés… « Les tentes, les cercueils, c’est cabané, comme c’est fait », à charge pour l’habitant de s’accrocher, histoire de ne pas déranger les pompiers, histoire qu’un matin ils ne lui fassent pas un lavage d’estomac, histoire qu’un matin ils n’aillent pas le « repêcher et tout raide et tout froid ».
Olivier
Ici, maintenant, c’est chez lui. Ici, il peut à loisir se remémorer toutes ses années de travail où il ne partait en vacances, que quinze jours seulement. Ici, pour se tenir debout, il faut oublier portes et balcons, il faut faire semblant d’avoir dix ans ou s’imaginer en train de jouer à cache-cache…
« Je l’ai muraillé avec des palettes, des planches, des bâches et si je n’avais pas de bâches pour entoiturer, avec des sacs en plastique cloués entre les planches. J’ai mis un cadenas comme ça j’aurai moins de problèmes. C’est plus grand qu’avec des cartons et j’ai des placards pour mes affaires »…
Police de proximité
Témoignage : « Faut décabaner ! Faut détruire leur village de tentes parce qu’ici, ils sont trop visibles »… « C’est comme ça »… « En fait, tu vois, ce qui gêne nos chefs, c’est leurs tentes, surtout sur la place parce que là, ils ne sont plus des hommes invisibles ». Hier matin, la patrouille leur a dit : « Si vous voulez garder vos tentes, vous devez sortir d’ici »… « Mais eux, faut bien comprendre, ici ils sont plus en sécurité, ils sont suivis médicalement et socialement. Ici, ils sont capables de s’organiser pour trouver un petit travail ou pour s’abriter au chaud »… « De toute façon ils refusent les conditions de vie des foyers. Les foyers de nuit sont dangereux : ils ne s’en sortent pas en foyer. En foyer, ils doivent vivre dans la saleté, dans la promiscuité, avec des voisins déglingués, alcooliques, des toxicos. En foyer, y’a aussi des suicidaires ou des violents ». « C’est triste à dire, mais maintenant, les SDF c’est un peu comme les putes : faut pas trop qu’on les voit »…
Lexique pratique : « SDF : Silencieux/Discrets/Furtifs ».
Ordre, un peu d’ordre
Il fut rapporté dans de nombreux partis politiques locaux et au sein de l’administration municipale que ce type d’architecture, ou sa représentation possède en elle-même la capacité d’attirer les ennuis, ainsi que le pouvoir de nuire socialement à toutes les villes. Dès lors Agonie-Sous-Bois et le quartier de Ban-Sous-Bois, malgré tous leurs efforts, n’échappent pas à la règle et redeviennent ce que deviennent ces villes : un espace relégué, voire un site criminogène où se réunissent tous les problèmes et tous les voyous. De toute évidence la publicité faite autour de l’objet d’art rotondo-punctique va à l’encontre de l’expression artistique municipale. Avec un air navré, la première adjointe de la commune rapportait avoir vu « des cars de touristes asiatiques s’arrêter pour prendre le carrefour, dans cet état, en photo ». « Ils sortent du parc Euro-Disney et maintenant, les chauffeurs leur font faire, exprès, un détour ».
Les ennemis traditionnels des arts contemporains, la section locale du Parti National François et son premier élu prirent la tête de la croisade contre les indésirables. Leur souhait est de rétablir l’ordre public et de nettoyer ce site dépourvu de poubelles ou d’installations sanitaires. Dans un premier temps il est question de demander des expulsions au ministère de l’Intérieur et au ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, puis de faire nettoyer les lieux et les sculptures souillées. De plus les militants réunis s’interrogent sur que faire de tous les chiens des sans-logis ? Sur ce problème, leurs solutions diffèrent. Certains sont sensibles aux discours d’une actrice célèbre et membre officiel de leur parti qui milite pour la protection des animaux. Ils projettent donc de les capturer pour les remettre à la SPA, cela dans l’optique d’une éventuelle adoption. D’autres envisagent une « feuille de route » qui mènerait à leur rapide disparition. Actuellement, c’est ce type de solution qui laisse, çà et là, sur les routes et aux alentours du rond-point, des traces de gomme et des cadavres de chiens inconnus des services de la mairie, mais qu’en l’absence de renseignements ou de témoins directs, la population semble considérer comme d’autres clébards morts en plus…
Fait divers
Un vendredi soir, à la sortie d’un bar, une rixe éclata entre un habitant ivre et un squatter. Un des protagonistes en mal de respect eut l’idée d’attendre son offenseur afin de l’écraser avec son véhicule. Sa théorie, en l’instant, était que ce qui se fait avec la gent canine peut accessoirement s’appliquer à d’autres races. Sa voiture rata sa cible mobile et atterrit sur l’une des tours sculptées. Là, elle s’y consuma, ajoutant ses noires fumerolles aux édifices. Le feu gagna ensuite les cabanes des sans-logis où ce fut « pa-nique-ta mère ! », « ta mère sur les palettes de feu ! ». Feu, crier au feu, pour alerter, pour au secours ! « Au secours ! » Course à pieds-noirs, noirs de feu, « ta race au feu ! »
Foyer : Allumer un feu. Faire un feu. Ranimer, raviver un feu. Jeter de l’huile, des poubelles, des fenêtres, des morceaux de bois, de plastique, de chiens, de moquettes, des pneus avant, arrière, des pneus de voitures en feu… Tiser, attiser le feu. Feu d’enfer, « crève en enfer », « hurle en enfer », « chien de l’enfer », fer de lance, lances de tir, « tire-toi de là ». Départ de feu. Feu de courte durée. Voir Flambée. Un grand feu. Voir Brasier. Voir Banlieue. « Il n’y a pas de fumée sans feu », « pas de vengeance sans feu », « pas de pauvre sans brasero ». « Au feu ! au secours ! Au feu ! » — Loc. Faire la part du feu : se résigner à perdre ce qui ne peut plus être sauvé pour préserver le reste, le « reste à terre, ha ! », « en haut, un parterre de feu, ho ! », « en bas, les feux de l’enfer »… voir Abandonner, sacrifier des matériaux, des biens, des animaux, des personnes. Loc. N’avoir ni feu, ni lieu, ni foyer, ni domicile fixe. Être sans logement, sans revenus, sans feu, être sans…
Mohamed
« ça fait longtemps que je n’ai plus de maison, avec le feu, je n’ai plus de cabane. La seule chose qui me reste maintenant, c’est mon nom ».
Orlane
Tard dans la nuit, sa chemise ou sa robe en nylon s’enflamme. Orlane se précipite pour ouvrir la porte de sa cabane. Un appel d’air embrase ses cheveux, elle peut s’enrouler dans une couverture. Elle est brûlée au deuxième degré et par endroits, par plaques au troisième degré. Transportée à l’hôpital par les pompiers, elle n’a pas été autorisée à regarder son visage. Mais en définitive, quand les infirmières lui ont retiré les pansements, quand on lui a découvert le visage, elle n’a pas insisté, elle n’a pas cherché à voir. Ses tortures brûlent et ses nuits et ses jours. Et ses mains et ses bras sont totalement immobilisés et pour longtemps. Cette souffrance la cloue là, dans la totale dépendance des soins prodigués. Orlane meurt ; plus encore que de ses brûlures, elle meurt là, des remèdes et des nécessaires transfusions qui ont achevé de l’épuiser. « Elle a survécu quelques jours à ses blessures, juste le temps pour les médecins de continuer la cuisson »… Au XIX siècle, un philosophe idéaliste allemand a écrit que « Les choses vivantes ont le privilège de la douleur par rapport à celles qui sont sans vie… »
Depuis les émeutes de 2005 en Françie, la ville d’Agonie-Sous-Bois intéresse à nouveau les médias. Ce lieu suscite l’intérêt quant au scandale qui accompagne, sur le territoire communal, la commande et l’installation d’un monument urbain. En effet, le site choisi pour l’installation de cette sculpture (un rond-point) fut squatté par des sans-logis, pour, par la suite et comble de malheur, être incendié par un habitant excédé.
Interview
Quelle est la nature de votre intervention ?
Visiblement cet individu est à l’origine de l’incendie. Il y a des victimes. Oui, les pompiers prennent soin des brûlés. L’individu lui est blessé légèrement. Il est agressif. Il y a peu, il a promis aux agents présents sur place de leur donner une ou plusieurs leçons de karaté, des leçons de karaté, à eux ou à leur mère.
Généralement, que faites-vous de ce type d’individu ?
Après interpellation, les individus velléitaires finissent la nuit au poste. Au zon-zon, nom de nom ! Je vous le dis, on va le fourrer en cabane ! Dare-dare ! Si pour lui, il faut hurler et mettre le feu au ring, il verra vite qu’on n’a pas beaucoup de soigneurs au cabanon.
Cet individu vous demande, au nom de Dieu et de la loi, de respecter ses droits, que pouvez-vous face à de telles requêtes ?
Ses droits ! Oui, bien sûr, ses droits. Au poste, je vais les lui détailler ses droits et ses abattis, je vais bien les lui couper aussi par petits morceaux, par petits bouts et avec les étiquettes. Je vais tout lui étiqueter, tout lui expliquer : l’incendie, les victimes, le grill et les brochettes…
La situation à l’air complexe : il y a des victimes et le principal interpellé parle de sa mission sur terre ?
L’individu, lui, les voisins l’appellent déjà Lucifer. L’individu est sous contrôle. Le dénommé Lucifer est appréhendé. Il va être déféré devant le juge et incarcérer. On n’entendra plus parler de ce bousilleur d’incendiaire. Le « Cavalier des poubelles brûlées » ! Le « mousquetaire des taudis » ! Le « Croisé de mes couilles, à condition qu’on me les coupe » ! Quelle idée d’aller brûler tous ces gourbis, toutes les cabanes et les rastaquouères !
Paroles d’élus
« Ils sont partis. Les sans-logis qui occupaient illégalement les grandes sculptures du rond-point d’A…— Sous-Bois. Après un tragique incendie, ils ont évacué d’eux-mêmes les lieux le 28 août. Ce départ volontaire ne doit rien au hasard. Bataillant sans relâche sur ce dossier, le maire et son équipe ont obtenu de la justice, un arrêté d’expulsion que la préfecture s’apprêtait à faire appliquer. Les sans-logis ont choisi la sagesse en reprenant la route. Il faut dire que la situation devenait intenable, en particulier pour les trois enfants présents dans ce campement sauvage. Les mauvaises conditions d’hygiène les exposaient à des risques sérieux pour leur santé. La ville avait d’ailleurs envisagé de mettre à disposition un point d’eau et des toilettes ».
Sitôt le site déserté, les services municipaux se sont employés à empêcher toute nouvelle intrusion. Une clôture grillagée a été élevée autour du périmètre. « Dès les premiers coups de pelleteuses, de gros rats sont sortis de terre », témoigne Vincent Antonetti, premier maire adjoint, présent sur place. « Nous avons donc décidé de lancer un plan de dératisation ». Pour les riverains, notamment ceux de la cité de l’Europe, comme pour les chefs des entreprises installées en face, la présence de ces rats n’est certes pas une surprise, mais l’heure est désormais au soulagement et à l’espoir. L’actuelle propriétaire, la DDE, souhaite en effet réaliser à cet emplacement une série de travaux destinés notamment à restaurer les sculptures qui sont gravement endommagées.
Ugo
Après l’incendie de sa tente, Ugo a dû se résoudre à retourner voir les services sociaux. Comme il sait encore parler, l’assistante a entrepris de lui faire, à rebours, compter les années : « Je l’ai pas revue. Ma femme, elle aimerait pas trop se rappeler la tronche d’un SDF qui boit du gros rouge »… « Elle, elle m’en voudrait de ne pas être mort, dans les flammes, même avec une autre »…
Art François
Après ce tragique épisode, la mairie souhaite entamer des discussions avec les différents partenaires du projet : l’artiste, la DDE, les riverains, les services municipaux, etc. Il s’agit, à l’issue de cette concertation, de garantir à l’œuvre d’art comme aux habitants, le meilleur environnement urbain possible. De surcroît la situation faite à l’œuvre d’art monumentale installée sur son territoire suscite un nouveau procès.
Procès. n. m. (lat. processus, action d’avancer). Déf. Instance devant un juge, devant un tribunal, quant à un différend entre deux ou plusieurs parties. « Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès ». (Molière, Le misanthrope). Faire un procès à quelqu’un, le poursuivre en justice comme criminel. Sans autre forme de procès, sans procédure, sans formalités. « Le loup l’emporte, et puis le mange sans autre forme de procès » (La Fontaine, Fables). Fam. « Les chiens ne font pas de procès ».
De péripéties en avanies, de mésaventures en catastrophes, le rond-point et l’ensemble des sculptures qui y sont implantées se voient maintenant intentés un procès, et cela par une équipe de quatre architectes qui, tous revendiquent la paternité des immeubles originaux qui servirent, selon eux, de modèles aux sculptures. Conséquemment, ils demandent que leur soient versés des droits de propriété intellectuelle. Ils s’appuient sur des documentations relatives à leurs réalisations architecturales et qui préfigurent la cité des 5 000. Ces documents versés au dossier représentent des tours rectangulaires aux fenêtres régulières et des immeubles standard des années soixante. Pour les juges alertés, cette sculpture reproduit bien à l’échelle 1/25 000e un grand ensemble, soit des immeubles d’habitation similaires à la cité des 5 000, « mais il n’est pas réellement possible de distinguer la part de l’interprétation de l’artiste ». Par prudence ou dans un souci d’une meilleure organisation, ils renvoient donc ce dossier aux autorités locales sommées de trouver une solution globale. Les quatre architectes venus plaider se sont donc vus dans l’obligation de traiter avec le groupe de médiation nommé par la municipalité.
Tourner en rond
Alors que grandissaient les polémiques sur la paternité des immeubles qui avaient servi de modèles aux sculptures et que le procès relatif aux versements des droits de propriété intellectuelle menaçait de tourner indéfiniment en rond, « comme des chiens de sans-logis », avait plaisanté l’avocat général, un groupe de médiation fut nommé. La solution préconisée par cette commission, et pour l’instant acceptée par la majorité des partis en présence, est de démonter entièrement les sculptures pour les remonter sur une des îles proches de l’Archipel Précaire. Cette décision doit permettre, dans un premier temps, de restaurer et de sauvegarder l’œuvre d’art, puis de l’éloigner des lieux de conflits à destination d’un autre site qui lui garantisse le meilleur environnement possible. Enfin, elle coupe également court à la polémique avec les architectes, car aucun d’entre eux n’a jamais séparément ou en équipe présenté ou conçu de projets d’île artificielle ou d’îlot habité.
Aujourd’hui les œuvres sont visibles à la jumelle et les visiteurs et les touristes peuvent si rendre par bateau. S’ils ne possèdent pas de navire personnel, la navette hebdomadaire prévue à cet effet fait plusieurs fois le tour de l’île et des sculptures avant d’aborder. Ceux qui ignorent toute l’histoire sont surpris de débarquer sur cette île de Pâques d’un style assez particulier et là, de constater, de près, que ces sortes d’immeubles-statues sont plus petits qu’il n’y paraissait…
FIN
La semaine prochaine : Les gangs immobiliers
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