
Dans le dernier THE PARIS REVIEW, une publication littéraire de langue anglaise que j’affectionne tout particulièrement, j’ai déniché un texte d’une grande délicatesse de Daniel Felsenthal, poète et écrivain qui enseigne la création littéraire à Columbia et le journalisme à la Craig Newmark Graduate School of Journalism de l’université CUNY : Ode to the Kitchen Bath. Ça se passe à New York, mais mon âme de Parisien s’y retrouve sans aucun doute.
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L’âme des baignoires dans la cuisine : chronique d’une bohème new-yorkaise persistante
Dans la cuisine de Daniel Felsenthal, au cœur de l’East Village, dans un appartement de la 7e rue, trône un anachronisme de porcelaine : une baignoire. Cet objet, que l’auteur décrit comme un « chaudron profond et oblong — idéal pour y cuire un être humain », n’est pas un simple vestige sanitaire, mais l’artefact d’un mode de vie en sursis. Ses pieds en « pointe », tels des talons hauts soutenant des chevilles gonflées et des mollets musclés, imposent une présence physique quasi charnelle entre une cuisinière bon marché et l’évier. L’entretien de ce monstre exige un dévouement d’un autre âge ; seule la poudre Bar Keeper’s Friend, contenue dans son bidon rétro au charme du XIXe siècle, parvient à dompter la crasse que les sprays modernes ne sauraient effleurer. Lorsque l’on tourne le robinet, la tuyauterie laisse échapper un « gémissement industriel, tel un crust punk s’essayant au chant grégorien », rappel sonore que cet appartement n’est pas un décor, mais un organisme vivant. Cette baignoire dicte l’organisation du foyer, servant tour à tour de plan de travail, une fois recouverte d’une planche ou de réceptacle pour rincer les pinceaux d’acrylique. Elle est le témoin d’une législation historique qui a jadis redessiné les contours de l’intimité urbaine.
Pour saisir cette identité profonde de New York, il faut pratiquer une archéologie des strates résidentielles. L’existence de ces baignoires date du New York State Tenement House Act de 1901, qui obligea les propriétaires à fournir l’eau courante. La cuisine étant souvent la pièce la plus vaste de ces « boîtes à chaussures » destinées aux familles immigrées, elle devint logiquement le sanctuaire de l’hygiène. Ce qui fut une contrainte prolétarienne devint, au fil des décennies, l’emblème d’une « bohème débrouillarde » célébrée par Saul Bellow dans sa nouvelle Zetland. L’écrivain immortalisait déjà ce détournement où la baignoire, couverte d’une planche, se muait en table de cuisine pour l’avant-garde intellectuelle de l’East Village.
Dans l’exiguïté de la Septième Rue, l’espace n’est jamais un obstacle, mais le catalyseur de liens affectifs. Felsenthal évoque dans l’article l’œuvre de Paul Cadmus intitulée The Bath (1951) pour illustrer cette « mystique des quartiers étroits ». Le tableau dépeint deux jeunes hommes sculpturaux s’adonnant à leurs ablutions dans un appartement dont la configuration est le miroir exact de celle de l’auteur. Cette promiscuité forcée crée ainsi un rituel domestique bien particulier, un ballet de corps qui apprennent à s’entrelacer ou à se détacher. Dans cette culture de la débrouille, même les appareils défaillants trouvent une fonction : le shampooing et l’après-shampooing sont stockés dans un four hors d’usage.
Malgré les quarante-quatre ans qui séparent Felsenthal de son époux, Jeff Weinstein, une « synchronicité temporelle » les unit. Leurs vies oscillent selon les mêmes fréquences, entre l’insouciance et l’inquiétude face au temps qui passe, sans oublier cette autre forme de cohabitation : celle des lignées d’occupants disparus.
Habiter cet appartement, nous dit l’auteur, c’est accepter de ne jamais être seul. Face à l’effacement méthodique de la gentrification, la mémoire des lieux devient même un acte de survie politique. Felsenthal et Weinstein cohabitent par conséquent avec des spectres, au premier rang desquels John Perreault, le défunt mari de Jeff.
Cette triangulation du désir — entre le présent, le passé et les ombres — est magnifiée par la découverte inopinée dans un placard de photographies, par exemple celle d’une femme babouchka des années 30 ou d’un Polaroid de Jeff dans son bain, prise par John, des années de cela. Ces fantômes apportent une stabilité vibrante dans une ville marquée par la volatilité.
L’immeuble est aujourd’hui le théâtre d’un affrontement entre deux mondes irréconciliables. D’un côté, le bastion de l’auteur avec un loyer bloqué à la précision chirurgicale de 678,52 $, des portes arrachées de leurs gonds depuis 1977, et une vie littéralement « boulonnée » aux pieds de la baignoire. De l’autre, le monde des nouveaux voisins : des appartements rénovés à la hâte, loués cinq fois plus chers, et où la douche est (ennuyeusement) située dans la salle de bain. Ces occupants, souvent de passage dans la finance ou le conseil, vivent dans la fugacité des livraisons Amazon incessantes avant de fuir vers la banlieue. Cette coexistence souligne la finitude inévitable d’un mode de vie où l’on habite un lieu jusqu’à la mort, par opposition à la consommation transitoire et stérile de l’espace urbain.
Le texte de Felsenthal nous laisse sur une réflexion philosophique : que restera-t-il de nous dans les murs que nous avons aimés ? L’image du Polaroid retrouvé au fond d’un placard agit comme un avertissement. Pour un futur occupant, découvrir ce cliché de Jeff dans sa baignoire sera un moment dérangeant, « comme la vue d’un cafard filant sur le sol », une preuve organique de vies cachées derrière les plinthes. Même si de futurs propriétaires jettent ces souvenirs pour installer des douches modernes, l’intimité vécue dans ce bassin de porcelaine persistera. En fin de compte, l’esprit de New York survit dans ses recoins les plus incongrus, là où le passé refuse de céder à la froideur des rénovations clinquantes, rappelant que la véritable demeure est faite de vibrations plus pérennes que n’importe quelle plomberie (même défaillante).
Extrait traduit de l’anglais du texte de Daniel Felsenthal dans THE PARIS REVIEW
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Les baignoires étaient autrefois courantes dans les cuisines du Lower East Side, vestiges de la loi de 1901 sur les immeubles d’habitation de l’État de New York, qui obligeait les propriétaires à fournir, entre autres commodités, l’eau courante. Comme la cuisine était généralement la pièce la plus spacieuse de ces logements exigus destinés aux familles d’immigrants, c’est là que la baignoire était installée. Pour Saul Bellow, qui s’est installé à New York dans les années 40, un tel agencement était le symbole d’une bohème débrouillarde. Il a décrit comment la « baignoire devenait la table de cuisine » lorsqu’elle était « recouverte d’une planche lourde et lisse » dans sa nouvelle « Zetland : By a Character Witness » — qui raconte l’histoire d’un Chicagoan ambitieux partant vers l’Est pour étudier à Columbia, avant d’abandonner ses études pour le centre-ville et son avant-garde. De mon point de vue du XXIe siècle, il y a quelque chose de si luxueux et, oserais-je le dire, d’extrêmement joyeux à avoir une baignoire au milieu de sa cuisine. Loisirs et fonctionnalité s’affrontent sans cesse. Les dimensions exiguës créent une intimité qui leur est propre.
Il ne reste qu’une poignée d’appartements comme celui que Jeff et moi partageons sur la Septième Rue, dans l’East Village. Nous occupons le dernier logement non rénové de notre adresse ; l’esprit bohème a quitté l’immeuble depuis longtemps. Les autres appartements se louent au moins cinq fois plus cher que notre loyer total (678,52 $), et ils sont impersonnels, avec des équipements flambant neufs, notamment des douches dans les salles de bains (quelle horreur !) et des portes séparant les pièces — les nôtres étaient déjà arrachées de leurs gonds avant l’arrivée de Jeff en 1977, alors qu’il avait vingt-neuf ans. Certains de nos voisins reçoivent quatre à six livraisons Amazon par jour ; d’autres laissent leurs ordures à côté des poubelles ou, plus rarement, dedans. Jeff leur en veut, mais quand j’habitais un studio à l’angle de la 149e Rue et de Broadway il y a quelques années, je n’étais moi aussi que de passage. La plupart de nos voisins restent un an, le temps de décrocher des emplois exigeants dans la finance ou le conseil aux entreprises, avant de déménager en banlieue. La fin de leur séjour semble toujours inévitable, mais il en va de même pour le mien : sauf changement de loi, je vivrai ici jusqu’à ma mort.
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Magnifique. Cette baignoire dans la cuisine devient presque un personnage et rappelle que les lieux habités ne sont jamais neutres. Ils accumulent des couches de mémoire, de présences et d’absences. Une belle réflexion sur la permanence du vécu dans un monde obsédé par la rénovation et l’oubli.