Le texte est une nouvelle d’Yves Bureau extraite du volume « Archipel Précaire » édité en 2011 aux éditions VivoEquidem (à présent Culturissime).
Yves Buraud est artiste plasticien et auteur.
La nouvelle est lue par Emmanuel Curtil (captation réalisée lors d’une performance en 2011)
Ni dieu ni Singe
LA VILLE LINÉAIRE — I
Dans la continuité des bâtiments de l’Université Arturo Soria y Mata, en un immense océan de bandes grises, s’étend la ville. La Ville Linéaire et ses longs rubans urbains. La Ville Linéaire commence derrière notre regard et se poursuit bien au-delà des grilles de l’université, bien au-delà de l’horizon. Elle n’a pas de limites et son immense frontière, au loin, se retire, au sein des nuits.
Ici, dans La Ville Linéaire, depuis plus d’une média-année la présence de Franz au sein de l’université d’architecture est devenue l’objet d’une polémique. Pour La Ville Linéaire et pour certains de ses habitants, c’est même un véritable problème. Un problème véritable et vital. Devant cette situation, un présentateur de télévision annoncerait « un fait de société ». À l’opposé, un conte fantastique commencerait par « Il était une fois », mais, en définitive, c’est un échange de courrier qui débute ce récit. Car c’est par le biais des demandes écrites d’un comité de parents et la réponse du service juridique à l’Université Arturo Soria y Mata que commence cette controverse.
LETTRE DU SERVICE JURIDIQUE DU MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE ET DE LA CULTURE DE LA VILLE LINÉAIRE :
De la part de Madame Laure, Inspectrice déléguée au service juridique du ministère de l’Éducation nationale et de la culture de La Ville Linéaire.
À Madame Diane, Directrice de l’École d’architecture Arturo Soria y Mata.
Le 04 01 2022
Madame
Vous avez sollicité l’assistance du service juridique du ministère de l’Éducation nationale et de la culture pour une question relative à la présence d’un élève singulier dans un des cours dispensés par votre école d’architecture. Des parents d’élèves dont les enfants sont inscrits aux cours avec l’élève concerné se sont indignés de sa présence. Si j’ai compris, ils voudraient, au nom de principes religieux, le faire exclure. Vous n’avez aucune intention d’exclure un élève qui, je vous cite, « s’est acquitté de tous ses droits d’inscription, suit normalement les cours et dont l’attitude ne contrevient en rien à la discipline de votre établissement », si particulier soit-il et vous voudriez avoir quelques éléments d’ordre juridiques pour « calmer le jeu » avec ce groupe de parents d’élèves particulièrement revendicatifs.
Pour commencer, il convient de poser un principe très clair : a priori, il n’est pas possible d’interdire l’accès de quiconque à un service public sur l’unique fondement de son genre ou de sa singularité. Ce serait discriminatoire.
La Ville Linéaire et l’ensemble de ses administrations doivent respecter les principes de laïcité raisonnable, de liberté de conscience et accepter tous les genres intelligents. C’est ce que l’on trouve dans un arrêt du Conseil d’État en date du 03/11/2009, qui rappelle qu’« il résulte des textes constitutionnels et législatifs que les principes de laïcité raisonnable, de liberté de conscience, l’acceptation de tous les genres intelligents ainsi que la neutralité des services publics s’appliquent à l’ensemble de ceux-ci ».
Si de vastes débats sur la nature de l’intelligence ou sur le dessein intelligent ont été tronqués en se focalisant sur le problème de l’école (tant sur le contenu des enseignements que sur l’acceptation de certains élèves), il convient de rappeler que cette question peut se poser pour tous les services publics.
Le principe de neutralité du service public peut s’envisager de deux manières ou de deux points de vue, suivant que c’est un agent ou un usager qui relève d’un genre intelligent différent.
Du point de vue de l’agent (par exemple un professeur d’urbanisme) le principe de neutralité lui impose de ne pas « manifester dans l’exercice de ses fonctions ses convictions sur la nature de l’intelligence ou sur le dessein intelligent », de même il lui est demandé, en toute occasion, de « respecter le genre intelligent de ceux avec qui il est appelé à être en contact », sinon il manque à ses obligations et peut se voir sanctionné. Cette règle a pour objet de protéger les usagers des services publics de tout risque d’influence ou d’atteinte à l’intégrité de leur genre intelligent (arrêt précité).
Par contre, du point de vue des usagers (dans le cas présent, un élève), c’est le principe d’acceptation de tous les genres intelligents qui est privilégié. Celui-ci est proclamé par plusieurs textes fondateurs de notre cité, comme la loi du 09/12/1905 de séparation de l’église et de l’état, qui indique dans son article premier que « la République assure la liberté de conscience » ou la constitution du 04/11/2007, qui indique pour sa part que la Cité (…) respecte toutes les croyances. On citera également l’édit du 12/11/2009, qui stipule que « La Ville Linéaire ne défend ni ne privilégie aucun genre intelligent »…
Cette liberté de conscience et cette acceptation des différents genres intelligents ne peuvent être limitées que dans des cas ponctuels où la tenue de discours ou de propos provocateurs sur l’excellence ou la supériorité de telle ou telle religion ou de tel genre intelligent sont à considérer comme des actes de nature à troubler l’ordre public. Une interdiction générale et absolue n’est pas légale.
De plus, je vous rappelle que les articles 255-1 à 255-3 du Code pénal relatifs à la discrimination indiquent que constitue une discrimination condamnable le fait de faire une distinction « entre les personnes physiques à raison de leur origine (…), de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une religion déterminée, ou un genre intelligent ». Ce type de pratique est passible de prison et d’une forte amende.
En espérant, Madame la Directrice, répondre à toutes vos questions.
N’hésitez pas à nous contacter si vous souhaitez des informations complémentaires.
Pour mieux vous seconder, nous vous autorisons, Madame la Directrice, à nous citer dans vos échanges avec ce groupe de parents d’élèves, afin de rappeler à chacun le sens et la lettre de la loi.
Veuillez agréer, Madame la Directrice, l’expression de nos salutations respectueuses.
LA VILLE LINÉAIRE — II
La Ville Linéaire est une ville monodimensionnelle construite autour d’un long de boulevard de 5 à 6 km de large, mais de longueur infinie permettant de relier les gares et les croisements urbains entre eux. La Ville Linéaire est bordée par la campagne. Elle se développe en longueur, autour des voies de circulation des automobiles et des lignes de chemin de fer sur lesquelles, de jour, circulent les tramways ou les aérotrains, et où de nuit roulent les trains de marchandises. Ici l’urbanisation dépend directement du réseau de transport urbain. Le but d’une telle organisation est de permettre aux habitants de gagner du temps dans tous leurs déplacements. C’est le réseau qui fait de La Ville Linéaire une machine à circuler, une machine à habiter et à travailler. Au sein de cette immense mécanique de béton, les wagons forment de longs ascenseurs horizontaux. Ils circulent dans les couloirs de la ville, accélérant et poussant tout au long des rubans urbains « leur folie de machines ».
Mais pour Franz, depuis plus d’un an, la fréquentation des transports en commun, est devenue une contrainte. Il renoncerait bien à la vitesse de ces aérotrains tant le regard des autres passagers le trouble. En entrant dans le wagon urbain, en entrant avec eux, il commence comme tous les usagers son parcours organisé avec, bien plus tard, son retour au point de départ. Et chaque matin, chaque soir, il est immédiatement reconnu. Ici, dans ces couloirs de métal, les yeux tournés à gauche, les yeux à droite, il cherche à ignorer tous les regards furtifs qui l’observent. Et de station en station, de départ en départ, les portes s’ouvrent et se referment sur son lent malaise.
RÉPONSE DU COMITÉ DES PARENTS EN COLÈRE
À Madame Diane, Directrice de l’École d’architecture Arturo Soria y Mata.
Le 17 02 2022
Madame
Dans notre correspondance du 11/12/2021, notre groupe de parents d’élèves vous exprimait, Madame, notre très sincère indignation et toutes nos craintes de devoir accepter la présence au sein de votre école, c’est-à-dire dans les mêmes amphithéâtres et sur les mêmes bancs que nos enfants, d’un être d’un genre intelligent si différent et si peu humain. Nous vous demandions alors de bien vouloir renvoyer cet élève de votre établissement.
Votre réponse négative, Madame la Directrice, nous plonge dans la consternation. Permettez-moi de vous dire en notre nom à tous qu’elle manifeste, à notre égard, un manque total de compréhension et que nous la ressentons comme une marque de rejet, sur laquelle nous aurons plus loin l’occasion de revenir.
Pour nous répondre, vous vous appuyez froidement sur le cadre de la loi de votre administration qui stipule, je vous cite, que : « votre école se doit d’assurer une éducation payante, de qualité, et cela pour tous les élèves, sans distinction quant à leur origine ethnique, nationale, religieuse, ou encore leur genre intelligent » et qu’il n’est donc « pas possible d’interdire l’accès de quiconque à un service public sur l’unique fondement de son genre ou de sa singularité. Ce serait discriminatoire ».
Nous prenons donc acte de votre refus quant à notre demande d’éviction de cet élève tout à fait particulier et qui, par sa seule présence dans votre école, pose à notre communauté de parents comme à l’ensemble de l’intelligence humaine un problème majeur que nous nous devons maintenant d’approfondir.
En effet, l’école telle qu’elle est conçue actuellement est l’héritière d’un rationalisme mécaniste qui conduit les manuels scolaires à écrire froidement que « l’homme est un animal au même titre que le vers de terre » ou suggère que « l’évolution s’effectue au hasard, sans plan ni but ». Or, les écoles publiques sont censées être neutres en ce qui concerne la religion, alors que ces citations s’opposent clairement à toutes formes de religion. De plus, ces affirmations vont bien au-delà du constat objectif et sont plus philosophiques que scientifiques. Pour notre cercle de parents, d’éducateurs, d’enseignants et de chercheurs, il est temps de contrebalancer ces habitudes scolaires pour inventorier toutes les théories possibles de la création, y compris les approches religieuses, et présenter aux jeunes générations l’ensemble des philosophies humaines. Nous sommes trop souvent en butte à des enseignements néo-darwiniens qui violent notre liberté religieuse et constituent de fait, à notre égard, une forme moderne de rejet.
C’est ce même rejet, Madame, qui rejaillit sur notre requête et prive nos enfants d’un cadre harmonieux pour leur éducation. Nous, nous réservons donc, si rien ne devait changer, la possibilité de porter l’affaire devant les tribunaux de La Ville Linéaire.
L’école de La Ville Linéaire se veut le principal vecteur de socialisation et de réussite. Sa contribution est d’autant plus essentielle à la vie publique qu’elle a pour mission de favoriser l’apprentissage d’une culture et de transmettre ses valeurs. Votre Université se doit de respecter cette règle en intégrant d’abord en son sein des enfants dont les familles sont en quête de sens et non pas des êtres qui heurtent toutes nos conceptions spirituelles.
Veuillez agréer, Madame l’expression de nos salutations respectueuses.
Monsieur Pierre, Président du comité des parents en colère et secrétaire de l’Université Libre Interdisciplinaire.
LA VILLE LINÉAIRE — III
Pour les théoriciens, les politiques et les urbanistes qui ont fondé La Ville Linéaire, les villes verticales et les villes radioconcentriques génèrent des stratifications et des inégalités sociales. Les villes verticales sont organisées selon un gradient social vertical et les villes historiques écartent de leurs centres les habitants les moins favorisés pour les reléguer en périphérie. L’horizontalité et la linéarité de La Ville Linéaire impliquent une autre organisation sociale : plus de centres ni de sommets. En suivant ses rails, La Ville Linéaire peut se développer indéfiniment en longueur, les problèmes de dilatation anarchique des anciennes cités sont dès lors résolus : ici, au long des voies et dans le cadencement des trains, il ne demeure plus de centre, il n’existe plus de périphérie. De façon théorique, le désir d’égalité est donc au centre de la conception de La Ville Linéaire.
Dans la cité, les lignes ferroviaires assurent le lien entre tous les espaces et consolident l’égalité. Les rails qui formaient dans les cités du passé une dépression urbaine, une sorte de « contre-monde », qui mettaient les villes en creux, sont devenus des axes majeurs qui règlent tout le tempo de la ville. Poursuivant cette logique égalitaire, administrateurs et concepteurs de la cité ont décidé d’installer sur des lignes de chemin de fer une seconde ville mobile. Elle se compose de wagons médiathèques, de wagons églises, de wagons magasins… En fonction des besoins des populations, il est possible aux autorités de dépêcher sur chaque lieu de La Ville Linéaire des écoles sur rails, des commissariats sur rails ou encore des tribunaux sur rails.
LECTURE DES CHEFS D’ACCUSATION
Vite échappés d’un média wagon, les journalistes débarquent en groupes sur les quais. La station de l’Université Soria y Mata est devenue le siège d’une intense activité médiatique. Ce matin, la plainte est prête. Le réquisitoire dans le premier volet de l’affaire de l’université Soria y Mata qui l’oppose à l’Université Libre Interdisciplinaire est rédigé et n’attend plus que la signature du procureur de La Ville Linéaire, le juge international Jorge, après avoir été soumis à l’approbation du parquet général. L’avocat des plaignants préconise le renvoi de la directrice, pour discrimination à l’encontre d’un groupe de parents d’élèves et pour entrave de leurs droits à exercer leur religion. Il reviendra évidemment aux jurés et aux magistrats du tribunal mobile de trancher la question.
Selon le correspondant de CNC, le comité des familles des parents d’élèves en colère regroupés au sein de l’Université Libre Interdisciplinaire a demandé l’exclusion d’un élève, « d’un genre intelligent si différent et si peu humain », au nom de principes religieux néo-créationnistes. Déboutés dans un courrier par la directrice, ils l’accusent de discrimination, et l’assignent en justice, en tentant de faire reconnaître par le jury que la singularité du recrutement de l’élève viole leur liberté religieuse et de fait restreint leurs droits à exercer leur religion.
Devant le wagon tribunal expressément acheminé sur les lieux, Madame Diane expose aux journalistes ses arguments. La loi l’y autorise tant que la lecture des chefs d’accusation n’est pas officialisée. La petite dame en robe noire explique que sa décision est conforme au règlement et qu’elle a le soutient total de son administration. Brunes, impeccablement teintes, ses mèches de cheveux s’interposent devant la caméra. Elle les balaie et conclut par le devoir de poursuivre des enseignements de qualité sans céder aux provocations.
L’interview cesse rapidement à la lecture des chefs d’accusation effectuée par Maître Raul, avocat du comité des parents en colère au tribunal mobile de La Ville Linéaire :
— Attendu que, selon l’article Art XXII de la Charte des Droits « La Ville Linéaire respecte la diversité culturelle, religieuse, linguistique ainsi que tous les genres intelligents ».
— Attendu que cette même charte statue que :
Art X « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. »
Art XI « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontières. »
Art XXI « Est interdite toute discrimination fondée sur la religion ou les convictions, les opinions politiques ou toute autre opinion, l’appartenance à une minorité nationale ou un genre intelligent ».
— Attendu que le praesidium qui a établi la Charte des Droits Fondamentaux de La Ville Linéaire tolère l’interprétation de l’article X en fonction des alinéas 47 et 48.
Conséquemment nous accusons Madame Diane Directrice de l’École d’architecture Arturo Soria y Mata de discrimination à l’encontre d’un groupe de parents d’élèves et de restreindre leurs droits à exercer leur religion.
Nous accusons Madame Diane, Directrice de l’École d’architecture d’avoir recruté, dans l’établissement dont elle a la charge, un élève, susceptible de violer la liberté religieuse de ses coreligionnaires.
Dans le wagon tribunal, le juge Jorge ayant en charge le procès, rendra son jugement environ six mois après le dépôt de plainte et, comme la loi le prévoit, après deux semaines prévisibles de délibérations.
LA VILLE LINÉAIRE — IV
Aujourd’hui Franz voyage à l’extrémité d’une ligne de chemin de fer. Sur cette section en chantier, La Ville Linéaire prolonge son architecture sur un viaduc. La bande de construction et les îlots urbains seront disposés de part et d’autre de la route et, à terme, ils se développeront en longueur sur le viaduc, telle une sorte d’extension de la ville appuyée sur la mer. Les logements de cette « Aérocity » seront des habitats parasitaires de la structure. Les architectes les décrivent comme « des habitations modulaires et nodulaires pourvues d’aménagements évolutifs en fonction des besoins ». Au-dessus des flots, ces constructions doivent accueillir des logements et également convenir à des usages industriels. Il est prévu une zone en longueur, pour les entrepôts, les parkings, les ateliers de tôles et les alignements de containers.
Franz est à mi-parcours du chantier, il marche, il marche. Il adapte sa vitesse à la pente douce, pour remonter vers les franges urbaines, il s’engage sous une clôture montée sur des poteaux en béton, il gravit un talus de sable jaune en surplomb. De là, sous le vent, sous les cieux calmes et sans orages, il peut contempler l’extension de La Ville Linéaire. Pourtant, il le sait — il l’a appris — par le passé, nombreux furent les opposants qui ralentirent l’édification de la cité : l’artificialité du plan, la monotonie inhérente du projet, ainsi que les difficultés de se déplacer à pied le long de cet axe unique et infini furent autant d’obstacles à la croissance de La Ville Linéaire. Ce n’est qu’avec les progrès des transports que ses longs couloirs monotones ont peu à peu exercé sur les habitants toutes leurs qualités environnementales. Chacun peut maintenant s’envelopper du calme de la cité, se sentir protégé par l’échelle monumentale des constructions et goûter ce plaisir particulier de faire partie d’un vaste ensemble urbain.
INTERVIEW
Sur les quais de l’université Arturo Soria y Mata, devant un média-wagon, un journaliste interview monsieur Pierre, Président du comité des parents en colère et secrétaire de l’Université Libre Interdisciplinaire :
Plan fixe
— « Croyez-vous que puisse se constituer, un jour, une association appelant au droit de vote pour les genres intelligents ? »
Plan fixe
— « Mais certainement pas. Nous avons déjà beaucoup à souffrir de la part de cette créature simiesque nommée Franz, qui, par sa présence et par sa prestation d’animal de cirque contrevient à la théorie du dessein intelligent et compromet le calme nécessaire à un établissement scolaire. Si le droit de vote lui était accordé, cela contribuerait à faire des élections un spectacle burlesque ».
Plan fixe
— « Croyez-vous qu’il puisse exister quelque part dans l’univers une planète peuplée et gouvernée par ceux que vous appelez des “créatures simiesques” et qui soient des créatures douées de raison ? »
Plan fixe
— « Non, je pense qu’il ne peut pas y avoir dans l’univers de planète régie par ces créatures pour la bonne raison que majoritairement ceux que nous connaissons ne manifestent pas d’intérêt aux questions spirituelles, au contraire des hommes, et je pense qu’il n’y a de civilisation qu’avec la question de Dieu. Je crois également, comme l’a dit le président Ronald Reagan : qu’“Il n’y a pas de chimpanzés dans ma famille”, c’est-à-dire que nous ne fréquentons pas les mêmes églises ».
Plan fixe
— « Comment expliquez-vous que cet élève étudie normalement, parle comme vous et moi et raisonne comme n’importe quel étudiant ? ».
Plan fixe
— « Comme une exception qui confirme la règle, comme un cheval qui compte ou tel cet éléphant élevé hors de son troupeau qui voulait copuler avec des rhinocéros. Ce contre-exemple isolé ne constitue pas la loi de son espèce. Il possède lui sans doute des capacités mimétiques hypertrophiées. Mais je ne crois pas que son type de cas très exceptionnel constitue une raison suffisante pour choquer des familles humaines et priver leurs enfants d’un enseignement de qualité ».
Plan fixe
— « La loi ordonne en substance que l’école se doit d’accueillir les enfants sans distinction de race de religion de convictions ou d’opinions politiques sans distinction de nationalité ni de genre intelligent ? Comment expliquez-vous que cet élève puisse faire exception ? ».
Plan large et zoom sur l’université
— « Mais parce que sa présence contredit l’ordre du dessin intelligent et que cet ordre transcende les lois humaines. Le dessin intelligent se situe bien au-delà des règlements scolaires et de ces programmes pédagogiques obsolètes où l’on répète les approximations des seuls scientifiques matérialistes, par exemple, pendant de nombreuses années, ces évolutionnistes ont affirmé l’existence d’une forme transitoire semblable : un oiseau nommé « archéoptéryx ». Or, cette affirmation n’est rien d’autre qu’une énorme erreur. À les lire, on doit accepter comme certains que des dinosaures ont vu leurs ailes pousser « en essayant d’attraper les mouches !… » Les programmes scolaires oublient volontairement les falsifications scientifiques. Qui se souvient encore du faux crâne de « l’homme de Piltdown » que le British Muséum a exposé pendant plus de 40 ans ? Il est temps d’adapter l’enseignement actuel aux nouvelles recherches ».
Plan fixe
— « Et en quel type d’enseignement croyez-vous donc ? ».
Plan large et zoom sur l’université
— « Je crois, Messieurs, en un enseignement dégagé des seuls présupposés matérialistes et ouvert à de nouvelles perspectives. Je ne souhaite pas d’un enseignement qui se bornerait à affirmer que nos premiers parents aient immédiatement été créés par Dieu, mais j’appelle à un enseignement qui souligne que l’accroissement du cerveau humain a eu des conséquences considérables dans l’histoire de notre monde et que l’apparition de l’homme est et demeure un évènement unique sur Terre. Un enseignement qui peut envisager la main de Dieu autant que les productions du hasard ».
Plan serré et zoom sur Monsieur Pierre
— « Croyez-vous que quiconque, quel que soit son genre intelligent, puisse adopter un enfant humain ou un enfant singe ? ».
Plan fixe
— « Je vous suis mal, monsieur le journaliste, le sérieux que vous confère votre travail ne vous permet pas à dire cela. Une telle question ne sied pas à votre travail qui est avant tout d’informer le public. Comment osez-vous, évoquer pareille situation… Une de ces créatures sorties de sa forêt, de sa brousse avec un bébé ! Mais, monsieur, le spectacle d’un nouveau-né donne un sens extraordinaire à la vie, au sacré, à notre vie à tous… Peut-on imaginer une mère, une maman, avec dans ses bras, mon Dieu, une bête poilue et… Je suis, je suis… atterré… atterré, devant la monstruosité de vos paroles… ».
LETTRE DE L’ONCLE AKKO
Franz, mon cher neveu.
J’ai vu dans les médias que Monsieur Pierre avait commis l’erreur de donner une interview à la presse au mépris des lois. De ce fait, le procès de la Directrice risque d’être accéléré et l’on peut à coup sûr le considérer comme favorable pour elle. Je suis très satisfait de cet incident qui va clore la situation. Tu vas pouvoir oublier la pression de tous ces médias et te consacrer à ton avenir.
En revanche la lecture de ta dernière lettre ne m’apporte pas beaucoup de satisfaction. Tu sembles très abattu et inquiet pour tes études. De nos conversations, il semblait apparaître que tu aurais bientôt ton diplôme d’architecte, mais je découvre que tu as pris du retard dans l’écriture de ton mémoire. Il ne m’appartient pas de critiquer tes études, cela fait la deuxième année que tu annonces comme acquis un résultat non encore officiel. Si tu veux t’affirmer dans ce monde d’hommes, il te faut être bien meilleur qu’eux.
Peut-être serait-il souhaitable qu’avec ou sans diplôme tu envisages de venir travailler dans la société de spectacle et de divertissement familiale. Les carrières dans l’administration ou les agences ou les entreprises privées ne nous sont pas facilement ouvertes. Je te conseille de faire ton choix, car je doute que tu sois longtemps poursuivi par tes études malgré ta bonne volonté.
Dans ta lettre, tu parles de changer d’université. Ne crois pas que de faire le chemineau de droite à gauche peut régler tes problèmes. Tous les nôtres rencontrent tous les jours ces difficultés de voisinage avec les humains et les voyages ne t’apporteront pas une situation.
Ceci n’est pas une lettre de reproches loin de là, mais il appartient à un oncle de parler ou d’écrire à son neveu pour l’aider dans sa vie future.
Tu penses travailler en juillet, il serait bon que tu viennes à la maison quelques jours pour que nous parlions de tout cela, il est vrai que, pour moi, beaucoup de points sont nébuleux. Nous pourrions éclaircir cela ensemble, ne crois-tu pas ?!
Je ne dispose pas d’une fortune considérable qui me permette de faire des extravagances, la plupart des bénéfices étant investis dans cette entreprise que les humains nous autorisent tacitement à gérer. D’autre part, j’avance en âge et je ne pourrais prétendre longtemps diriger à moi tout seul l’entreprise.
J’attends de tes nouvelles rapidement et ainsi que ta visite au cours de laquelle nous pourrons envisager sérieusement ton avenir, qui me semble mon petit mal défini.
Je t’embrasse bien fort
Ton oncle.
LA VILLE LINÉAIRE — V
Dans la continuité des bâtiments de l’Université d’architecture, Arturo Soria y Mata, en un immense océan de bandes grises, s’étend La Ville Linéaire. La ville de béton et ses longs rubans urbains. Le système des mails et des courriers de La Ville Linéaire a cela de particulier que, comme la cité, il forme un long couloir où circulent les informations et les nouvelles : il est constitué de câbles en fibres lumineuses qui véhiculent les mails et les missives. Ces câbles créent nuit et jour de longs rubans de points rouges et de traits jaunes et elles participent ainsi à l’éclairage urbain. Les quartiers administratifs qui reçoivent beaucoup de courrier sont particulièrement éclairés. Certaines zones de logement le sont bien moins. On dit familièrement que ce sont des quartiers de vieux. La surveillance, l’interception et le vol de courrier privé sont très sévèrement punis dans La Ville Linéaire où ils font l’objet d’une désapprobation générale. Par exemple la loi n’accorderait aucune circonstance atténuante à un amoureux qui volerait les messages de son rival. De même ce récit qui s’appuie sur des lettres et des documents dérobés serait particulièrement déjugé dans La Ville Linéaire. Ses chances d’être édité avoisineraient le zéro absolu.
DÉLIBÉRATION, PROCÉDURE ET JUGEMENT
Franz aurait dû être entendu à titre de témoin. Il aurait dû se rendre au wagon tribunal pour être interrogé par le juge J. et l’avocat de la défense, les plaignants ayant fait savoir que, de leur côté, qu’ils ne le souhaitaient pas. Mais en définitive, la cour hâta ses délibérations et débouta les plaignants, et cela pour de multiples raisons :
En premier lieu, elle précisa que son action est et demeure de défendre les citoyens sans discrimination de sexes, de religion, d’ethnie, de langage ou de nationalité et également de genre intelligent. Deuxièmement, elle reconnut ne pas avoir à juger de la théorie de l’évolution ni de tout autre fait scientifique. Troisièmement, dans son verdict, le jury jugea conforme au règlement de l’école la décision de la Directrice. Quatrièmement, elle débouta les plaignants pour avoir répondu à une interview alors que, conformément aux lois de La Ville Linéaire pendant la période de jugement de l’affaire, les plaignants comme les accusés se doivent d’observer une attitude discrète et de respecter le silence juridictionnel.
Enfin elle reconnut la possibilité pour Maître Raul et pour le comité des parents en colère de faire appel tout en requalifiant l’action de Madame Diane directrice de l’école d’architecture de logique de discrimination indirecte, de gêne relative exercée sans intention de nuire.
FRANZ INTERVIEW
Loin des quais de l’Université Soria y Mata, dans un restaurant panoramique célèbre, Franz a accepté l’invitation d’un journaliste de télévision. Le jugement a été rendu par le tribunal et, à partir de ce moment, Franz est en droit de répondre aux interviews sans enfreindre les règles du silence juridictionnel. La silhouette de Franz semble perdue dans l’angle gauche d’un fauteuil conçu pour les humains. Il regarde constamment par les grandes fenêtres et voit la nuit qui descend noircir l’horizon.
Plan serré et zoom sur Franz
— « Vous êtes inscrit dans cette école d’architecture depuis bientôt deux ans. Quelles raisons ont motivé votre choix ? ».
Plan fixe
— « Mon oncle Akko souhaite m’employer pour l’agrandissement et la conception de ses parcs d’attractions ».
Plan fixe
— « Pouvez-vous nous décrire quels sont vos rapports avec les autres élèves, et aux professeurs de votre classe ou de l’établissement ? ».
Plan fixe
— « Avec les élèves, mes rapports étaient aimables, ceux de ma classe étaient assez fiers ou plutôt amusés d’avoir un phénomène avec eux, mon habileté manuelle lors des charrettes les a souvent emballés. Maintenant leurs avis sont plus tranchés. Il y a des pour, des contres et tous ceux qui voudraient que cela cesse. Pour ce qui concerne les professeurs, je ne suis pas proche d’eux, même de ceux qui enseignent les disciplines que je préfère. La situation avec les professeurs tend toujours vers un maximum de neutralité ».
Plan fixe
— « Comment percevez-vous la requête des huit familles de parents d’élèves. ».
Plan fixe
— « Je comprends bien leur désarroi devant moi. Je suis là et je… Je suis pour eux une sorte de chimpanzé made in Africa. Un animal que l’on ne rencontre ni dans La Ville Linéaire ni dans les contrées voisines. À cette surprise, il faut rajouter le don de notre famille pour le langage. Cela ne va pas dans le sens de leur religion. Cela ne va pas de soi. Mais avant d’agir, se sont-ils demandés ce que les autres familles d’élèves ou même ce que ces élèves, tous majeurs ou presque, en pensaient ? » .
Plan large sur le restaurant
— « Comment voyez-vous cette lutte entre les partisans de Darwin et ceux de la théorie du dessin intelligent ? ».
Plan fixe
— « Je ne me sens pas comme ces parents d’élèves, qualifié pour juger des découvertes scientifiques. Mon but premier est de me trouver un espace pour travailler et pour vivre. J’aimerais d’abord retrouver ce, cette espèce de statu quo que j’avais à l’école avant tout cela. De plus, je ne crois pas que la révélation d’une vérité si forte est-elle, si limpide soit-elle, puisse être reconnue par toutes les parties. Je vois mal quel argument pourrait ramener la paix ».
Du haut du restaurant dans un ciel immense entouré d’horizons, Franz porte son regard sur la bande de lumières qui s’allument rouge et jaune dans le noir. Il voit le long couloir de La Ville Linéaire qui plonge dans le lointain. Peu à peu la nuit enveloppe ce long ruban de points et de traits colorés. Le journaliste et la caméra se concentrent sur lui. Une voix lui pose des questions.
Plan serré et zoom sur Franz
— « Croyez-vous en un dieu ou en quelque chose ? ».
Plan fixe
— « Je n’en sais rien. Quand j’entends parler d’un dessin intelligent ou d’un dieu créateur, moi et ma famille, nous devenons vite une sorte de caprice, un raté dans cette création. Ou alors c’est pire ! Oui, c’est peut-être pour ce créateur, une dernière façon de chercher à sauver quelques grands animaux de sa création, des derniers exemplaires menacés de disparition… ».
LETTRE DU HAUT-COMMISSAIRE DU TEMPLE DE DIEU AUX CROYANTS
À chacun des fidèles de notre Temple. Aux membres du Temple de Dieu.Ces derniers jours, les médias s’intéressent à notre ville. Sur les marchés, aux portes des établissements scolaires, des journalistes, nous invitent à sortir de notre réserve et demandent avec insistance aux membres de notre communauté notre avis sur les genres intelligents ou les théories néo-darwiniennes. Pour nous, croyants, religieux, pratiquants, ces théories sont-elles fausses ou partiales ? En quoi contreviennent-elles aux lois de Dieu ?
Devant ce type de questions et en tant que Commissaire du Temple, je me garde bien d’affirmer que nos premiers parents ont été créés par Dieu immédiatement et pour toujours, ou encore je réponds que traditionnellement et conformément à nos dogmes, notre religion considère qu’« un seul jour pour Dieu est en vérité comme mille ans dans le calendrier des hommes ». Ces paroles du livre nous permettent de considérer la modeste échelle des théories de l’évolution ou de toute autre théorie scientifique, enfin, elles nous offrent l’occasion d’éviter les polémiques avec des personnes mal intentionnées ou avec les ennemis de notre foi.
Si, malheureusement, votre ou vos interlocuteurs insistent, présentez-leur des arguments plus rigoureux : dites qu’à ce jour, on a recensé plus de deux cents singes qui utilisent un langage du type de la langue des signes et à des niveaux d’élaboration différents, mais cette famille de singe parlant est sans comparaison possible. Théoriquement, leur anatomie ne devrait en rien leur permettre de parler, cela contrevient complètement aux lois de la nature, mais ils parlent. Ils sont peut-être un miracle ? Un affreux miracle ! Nul ne sait.
Il est de toute façon préférable que chacun de nos membres évite les journalistes ou les éventuels détracteurs. Écartons-nous de ces provocateurs aux subjectives sympathies, choisissons nos interlocuteurs et efforçons-nous à dialoguer avec les croyants des autres religions qui, comme nous vivent leur foi. Construisons avec eux cette « grande alliance » pour faire front commun contre les mouvements antireligieux.
Dans ce but, j’invite chacun et chacune d’entre vous à venir débattre de notre foi au cours de nos conférences interreligieuses. Ces débats sont menés par des conférenciers pondérés qui présentent des sujets qui nous importent, tels que : le miracle de la création dans l’ADN, la morale et la famille, les moyens naturels de contraception, la cessation de naissance, l’accompagnement aux malades et aux mourants, les jeunes en déshérence, etc.
Je vous rappelle combien l’œuvre civilisatrice du Temple fut déterminante au cours des siècles et des époques. Soyons fiers d’assumer le passé de La Ville Linéaire et ce lien particulier qui a si longtemps uni notre cité au Temple. Par-delà les vicissitudes de l’époque, continuons l’œuvre des premiers croyants. Perpétuons nos valeurs. Par-delà le souffle du temps, par-delà la puissance des villes et des hommes, joignons nos prières. Ensemble, ouvrons nos cœurs et nos esprits à Dieu.
LA VILLE LINÉAIRE — VI
Charles Baudelaire l’a écrit : « La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». À la croissance radioconcentrique de l’agglomération traditionnelle, se substitue une nouvelle identité géographique, La Ville Linéaire, le territoire partagé d’une métropole transnationale où tous les habitants partagent une communauté de destin. Chacun peut ici s’envelopper des forces de la cité, se sentir protégé par l’échelle monumentale des constructions et goûter le plaisir de faire partie d’un vaste ensemble urbain.
La Ville Linéaire, si elle veut rester dans le peloton restreint des villes de rang mondial, doit se projeter dans la très grande échelle de la linéarité, dont le transport est l’épine dorsale. La grande échelle linéaire et l’exigence de solidarité imposent de régler un système de mobilité accessible à tous et desservant l’ensemble des territoires. Les systèmes de transports en commun et leur voix infinie associent tous les déplacements, des plus rapides aux plus lents. Parallèlement les câbles de communications tissent leurs fibres lumineuses qui véhiculent les mails et les infos. Ces câbles créent jours et nuits de longs rubans de cristaux rouges et d’éclairs jaunes qui déchaînent leurs lumières, comme les idées visionnaires des architectes.
Tendue tel un arc sur les territoires, cette architecture de la mobilité maille les câbles, les routes et les peuples. La Ville Linéaire se concentre sur la relation entre le paysage et la ville et non sur l’opposition entre la ville et la nature. Elle invente la notion d’échelle trans-paysagère qui prend en compte de manière exemplaire les paysages et la vitesse dans tout projet de ville. Elle pose implicitement la question de ce que seront la nature et les territoires à l’époque de la grande linéarité. Sous les cieux, sur les mers et les terres, La Ville Linéaire jette un paysage choisi.
LETTRE DE FRANZ À SON FRÈRE
Cher et trop lointain frère
Mon Pierre
Je m’adresse à toi qui connais intimement mes difficultés. Difficultés qui sont des souffrances. Souffrances que nous partageons depuis toujours et à jamais.
Cela ne sera pas pour te surprendre si, dans ces moments si pénibles, je t’avoue tout le réconfort que je trouve en la littérature. Quand bien même le procès est fini. Quand bien même actuellement, je poursuis honorablement mes études d’architecture dans cette grande institution à laquelle tout l’argent de notre oncle Akko me permet de prétendre, je te l’avoue, je préfère mes livres aux calculs de résistance des matériaux et autres poutrelles comme aux projets d’édification des centres urbains les plus prestigieux.
À toi, mon cher frère, je peux dire l’unique soutien que me procure la relecture de mes auteurs favoris. Actuellement je lis et je relis la nouvelle de Jorge Luis Borges intitulée La Maison d’Astérion dans le recueil de nouvelles L’Aleph et qui présente dans le long monologue de la première partie, toute l’arrogance et la brutalité des sentiments d’Astérion. Cet énigmatique prince habite en solitaire un palais sans aucun meuble et dont le plan (on le comprend petit à petit) correspond à la forme d’un labyrinthe. Après bien des hésitations sur l’identité d’Astérion, le lecteur vient à comprendre, à la fin du récit, qu’il n’est pas un homme, mais un monstre et plus précisément le monstre mythologique enfermé dans le labyrinthe, qui attend sa délivrance et Thésée son rédempteur : « Sera-t-il taureau ou homme ? Sera-t-il taureau à tête d’homme ? Ou sera-t-il comme moi ? » Borges écrit à la première personne, ce procédé rend plus sensible le destin d’Astérion, Minotaure presque humain, au destin parallèle au mien. Moi qui cherche une issue dans les couloirs hostiles de cette école d’architecture, parmi les plans et les maquettes de futurs habitats, habitats conçus pour nos bourreaux : les hommes.
Tu me diras comme d’habitude que je sais pertinemment que notre oncle Akko veut employer mes maigres talents pour l’agrandissement et la conception de ses parcs d’attractions, mais voilà, même s’il en est le propriétaire, même s’il les gère, ses parcs demeurent les seuls espaces dans lesquels les hommes nous supportent.
Pour oublier un peu notre isolement, ma solitude, j’ai appris par cœur ce récit et chaque fois que je me le raconte, je découvre dans le son de ma voix la surprise d’Astérion qui, lui aussi avoue : « Un soir j’ai marché dans la rue ; si je suis rentré avant la nuit, c’est à cause de la peur que m’ont faite les visages des gens, visages sans couleurs et plats comme la main ouverte ». Sa surprise est ma surprise, son épouvante mon épouvante. Moi aussi, mon faciès n’est pas plat. Il est plus proéminent, mais son ovale est plus sculptural que leur gris visage d’homme. Ce beau volume avancé contient un crâne plus petit. Ici loge tant bien que mal, une intelligence qui n’a jamais cherché à massacrer son biotope ! Le bourrelet sus-orbitaire de mon crâne et ses dents en sont plus développés, soit, elles sont moins régulières que leurs dentiers, mais elles ne mordent que si on les agresse. Les poils sur mes mains trahissent l’animal et ils leur indiquent cette fourrure soignée qui semble tant les gêner. Ma démarche chaloupée dans la rue ou dans les couloirs de l’école constitue pour ces mammifères supérieurs l’éternelle occasion de ricaner.
Aujourd’hui, je me demande encore si j’ai bien choisi la bonne filière. Pourquoi n’ai-je pas écouté mon désir d’aller en section littéraire ? À l’exclusion de mon genre intelligent, j’aurais pu ajouter toutes les difficultés généralement associées à ces études ou aux professions littéraires. Je suis, je fus et je serai de toute façon exclu. Il est peu probable que découvrant mes mains velues un humain me confie la construction de sa maison. Me voilà donc bel et bien condamné aux parcs de mon bienfaiteur d’oncle. Idiot que je suis, j’aurais peut-être dû choisir une activité autre que l’archi, pour un travail de correcteur ou bien de traducteur, mais susceptible de me permettre de vivre seul et dissimulé de tout public.
Déjà l’origine du prénom que me donnèrent nos parents me l’indiquait. Franz, ce prénom fait écho à Kafka et aux lectures de notre mère. Elle a insisté auprès de père pour que toi, l’aîné, tu portes le nom de notre aïeul et pour que moi, je porte le prénom de cet écrivain qui, dans la nouvelle intitulée Compte rendu pour une académie, relate l’aventure de notre ancêtre. À toi qui es bibliophile, je peux dire qu’il a été rédigé en mai juin 1917, dans la revue Der Jude.Tu le retrouveras dans le recueil de textes intitulés La colonie pénitentiaire et autres récits. Quelqu’un (toi ou papa ?) a pris bien soin de conserver la vieille édition de maman dans la bibliothèque. Il s’agit d’un exemplaire original d’In der Strafkolonie. Il date de 1919. Ce texte est peut-être le seul écrit littéraire qui s’inspire des souffrances de notre aïeul, et qui fait preuve de compréhension pour sa volonté non pas d’imiter les humains, mais de chercher et de trouver « une issue ». Il me faut reconnaître qu’à l’époque des faits, Kafka est le seul auteur à avoir prêté attention au premier d’entre nous, à « Pierre le rouge », l’être le plus exposé aux doutes et aux quolibets de la presse de son temps. Celui qui fut régulièrement aux prises avec, je cite : « l’un quelconque des dix mille écervelés qui se défoulent sur mon compte dans les journaux »…
Certains jours, je pense aux robots (ces futures formes d’intelligence ou, disons, de genre intelligent). Qu’adviendra-t-il de ces entités quand leur haut degré de sophistication empêchera de dire ou d’écrire d’eux « machins et machines » ? Qu’adviendra-t-il quand la bienveillante humanité qui les a créés pour son service devra leur reconnaître plus qu’une « aptitude au raisonnement complexe », mais également, une « marge de compréhension d’eux-mêmes »…
Embrasse bien Laura et les enfants pour moi.
Dis-leur bien que j’ai accroché chez moi les dessins de leurs spectacles (il y a encore peu de temps, ils auraient dit pestacles).
Ton frère Franz
FIN
La semaine prochaine : Le gagnant ramasse
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