Le texte ci-dessus est une nouvelle d’Yves Bureau extraite du volume « Archipel Précaire » édité en 2011 aux éditions VivoEquidem (à présent Culturissime SAS).
La série des neuf nouvelles du volume sera publiée durant l’été 2026
Yves Buraud est artiste plasticien et auteur.
LES GANGS IMMOBILIERS
GANGS
« Dans les plis sinueux des vieilles capitales », des rumeurs ont vu le jour. Des rumeurs circulent dans des quartiers populaires, ainsi que dans des secteurs voués à la paupérisation tels que « l’Archipel Précaire », la « Contrée de la Tolérance Zéro », « le Pays d’ANPE ». Elles mettent en cause des « gangs immobiliers » ou des « gangs du béton », c’est-à-dire des réseaux d’agents immobiliers et d’architectes spécialisés dans le trafic d’appartements avec meurtres à l’appui et enlèvement d’individus pauvres, précaires ou de personnes seules. Ces éliminations suspectes, ces crimes réels ou fictifs sont censés leur permettre de spéculer sur des quartiers délaissés, mais promis à une prochaine réhabilitation.
Derrière les murs, dans la rue, des bandes organisées, des associations de malfaiteurs, des groupes secrets sont visiblement chargés des affaires et des intérêts privés des promoteurs ou des agences immobilières. Selon les témoignages recueillis, ils viennent dans ces rues qui s’effondrent, dans ces villes de poussière, ils viennent des franges urbaines et progressent jusque dans les couloirs, prêts à utiliser des moyens plus ou moins licites pour acheter des habitations à vil prix.
RUMEURS
Les premiers médias-exemples de ces rumeurs sont apparus lors d’une opération de reconstruction urbaine sur le secteur dit « secteur des quatre routes ». Les récits recueillis sur place, auprès des habitants, s’agrémentent de nombreux détails : des témoins disent avoir vu des voitures puissantes, le plus souvent allemandes, d’où sortent des étrangers habillés en noir, des malabars masqués, porteurs d’attachés-cases et d’armes hyper chromées. Dans la ville noire corrompue par le temps, l’ensemble de ces histoires décrit tous les signes extérieurs d’une organisation de tueurs athlétiques, professionnels, équipés qui forment des bandes efficaces, dévolues à la destruction totale des logements.
Pour les habitants concernés, ces gangs sont issus du fond des villes, « des tours là-bas », des tours avec tous ces étages, avec tous ces grands miroirs qui grimpent jusqu’aux cieux. Ces gangs viennent des plus hauts étages. Ils utilisent des armes et des agents immobiliers, des auxiliaires chargés de procéder comme ils l’entendent et dans de brefs délais à la vente, puis à la libération des lieux. Ils viennent, ces gangs, avec leurs armes et leurs architectes pour convaincre les habitants, pour acheter et effacer les baraques, puis rentabiliser les risques. Dans ces scénarios populaires, le travail des urbanistes devient alors une simple obligation de démolir préalable à la réaffectation des sites.
PAYSAGE
Le vent souffle sur les toits sur les entrepôts, sur le haut des maisons et sur les alignements de parkings. Le vent souffle dans les rues et les saletés, dans les remous des câbles. Le vent trace ces lignes invisibles dans les rues de la ville, dans les perspectives encombrées de voitures. Elles conduisent très loin les rues, jusqu’aux débarcadères, jusqu’aux ponts, jusqu’aux gares de tôles et de containers, jusqu’au bout des quais où s’entrechoquent des wagons, jusqu’aux limites des plaines et des campagnes. Le vent s’étale et traverse la ville. Les chemins du vent déboulent à l’infini.
Au loin, entre les rues et les étages, parmi ces tours et ces grands volumes sombres, au loin, on voit une multitude de fenêtres lumineuses : des diodes, des néons, rouges, jaunes, blancs qui grimpent jusqu’aux nuages. Ces lumières bougent sur le macadam, sur des coques métalliques ou sur de grandes murailles vitrées. Elles sculptent l’horizon de leurs constellations et étoilent leurs lueurs discontinues jusqu’aux limites du regard. Au loin, ce sont elles qui activent de nuit leurs buissons d’or cinétiques. Et les rues pour elles s’éclairent comme des couloirs.
FAITS-DIVERS
La mort violente d’un habitant du secteur dit des « Quatre Routes » fut abondamment commentée par la presse, qui découvrait alors son premier scandale. La dénonciation de l’horrible sort de la victime (tuée à coups de pied puis brûlée) relatait également les rumeurs sur des cas similaires. Rapidement, ces pratiques criminelles supposées furent généralisées. On exhuma des faits-divers non encore élucidés, les reliant très directement à cette course au profit d’un genre si particulier. Après la publication d’articles prudents appelant à vérifier chaque récit, la Pensa Libra livra une enquête relayée d’un graphique sur la baisse des prix des terrains dans ces secteurs, avec en parallèle la courbe de la hausse du nombre des victimes. Ce qui n’était qu’une maladroite vérification devint une preuve formelle reprise par tous les professionnels. Depuis cette date, les récits de tentatives d’extorsions ou de vols de logements atteignent des proportions épidémiques. La télévision interview journellement des passants ou des voisins terrifiés parlants d’hommes armés ou de menaces écrites placardées sur les portes de victimes.
Dans la nuit immense de la ville, la mort violente d’un habitant du secteur dit des « Quatre Routes » suscite un grand intérêt médiatique, intérêt qui est renforcé par la diffusion de la photographie de la victime (tuée à coup de pied puis brûlée). Nul œil des villes ne mesure l’abîme. Aucun reporter n’en peut sonder les crimes. Les journalistes s’intéressent particulièrement à la personnalité du mort. Son statut de retraité impécunieux, pauvre, mais digne, son cercle de petites habitudes ne justifient en rien son martyr. Son sort excessif, son assassinat brutal sont un traitement que la pègre réserve habituellement à des règlements de comptes internes. De façon courante, l’influence à exercer sur les personnes âgées susceptibles de vendre pour des sommes minimes n’implique pas de tels actes. Aussi, le choc de ce fait-divers, la photographie et le battage médiatiques sont-ils perçus dans la ville comme les premiers indices d’une longue liste de violences à venir, comme une mise en scène ou encore comme une mise en garde des gangs aux éventuels récalcitrants, à tous ceux qui s’opposeraient à l’achat de leurs biens immobiliers pour des sommes minimes. Une enquête a été ouverte. L’affaire fait régulièrement la « une » de la presse. L’image révèle à tous les crimes de la nuit.
Plus rares furent les journalistes qui enquêtèrent et établirent le rapport entre l’histoire de la victime et la personnalité d’un de ses fils : un revendeur qui vivait et trafiquait à proximité. En interrogeant les services de police, ils auraient appris que, du fait de son activité, ce garçon était en contact régulier avec des toxicomanes et qu’il s’entendait à leur vendre des doses de stupéfiants proportionnellement à leur argent. Sur l’unique photographie que les services de police ont consacré à cet auxiliaire occasionnel, on voit au premier plan, les semelles crantées de ses chaussures de sport, des « Nike », puis vient son corps désarticulé gisant au sol, sur la surface d’une flaque pourpre se reflète un mur de briques.
POLITIQUE
Régulièrement, l’existence des gangs et les rumeurs sont démenties par les autorités des contrées concernées. Mais les explications, loin de rassurer, renforcent la méfiance des exploités et des mal-logés. Plusieurs interprétations sont avancées : des ministres suspectent des partis politiques adverses d’entretenir la désinformation pour déstabiliser les populations des quartiers pauvres (avec l’aide de journalistes et d’experts gagnés à leur cause). On a entendu des députés nier catégoriquement la validité de ces bruits. D’autres se rallient à l’opinion générale pour conspuer l’action de ces groupes de spéculateurs intéressés par une possible dévaluation des terrains des quartiers pauvres et par la possibilité de recycler de l’argent douteux. Par mesure de précaution, des pays étrangers ont mis en garde leurs ressortissants.
Dehors, une lumière ouatée, le ciel se cuivre, le jour s’en va trouble et rouge. Des cafés s’ouvrent sur les trottoirs. « Le succès a besoin d’un alcool ». À cette heure, les gens de l’ombre veulent vivre. « Quelle est ta boisson préférée ? » Ils commandent : « Un alcool sinon rien ! » Ils bavardent un peu, « pour le plaisir ». Ils boivent. Ils bavardent à tout va. Ils commentent l’actualité du jour devant les miroirs nocturnes. Il est question de la guerre avec Zoning Ville, de séries de meurtres non élucidés, de séries télé rediffusées, du son. « Il faut baisser le son ! ». Dehors, les cieux font choir des cubes d’ombre, sur les places, sur les hôtels, sur les maisons et sur les gares qui sombrent. Un pont s’ouvre par le milieu, la nuit s’engouffre dans les parcs, au travers des palissades, dans les clôtures, sur les poteaux en béton, sur les talus jaunes.
Dans les rues de la ville, dans l’espace divisé, le silence se fait. Le soleil se couche rouge sur les façades et les enseignes. Il décline ses feux sur les vitrines des magasins et s’achève dans celle de l’agence de voyages. De rue en rue, de réverbère en réverbère, le jour s’éteint. Les derniers gyrophares ont fini leur course. On voit des passants et des chats disparaître au long des murailles de murs. Les rues de l’Archipel Précaire se vident. Les journalistes sont partis. Les fenêtres se ferment sur la nuit.
FLASH ! INFO FLASH
L’info en continu : Ce matin à dix heures s’est déroulé l’accident le plus grave lié à ces rumeurs urbaines : le célèbre architecte, Christian de Portzamparc, en visite dans les rues de l’Archipel Précaire, a été pris à partie par plusieurs personnes. Il a été rapidement déshabillé, lapidé, battu. Ce sont les forces de police alertées qui l’ont sauvé in extremis de la mort pour le transporter à l’hôpital dans un état critique. Des sources locales ont indiqué que ses agresseurs ont cru reconnaître en lui le membre actif d’un « gang immobilier ».
MANIFESTATION
Pour protester contre ce drame et d’autres incidents insupportables, les principaux syndicats d’architectes appellent à une marche commune dans la capitale de l’Archipel Précaire. Leur manifestation a été autorisée par le ministère de l’Intérieur : « Notre marche silencieuse a pour but légitime de dénoncer l’agression odieuse dont a été victime notre confrère et aussi de s’opposer à toutes ces rumeurs. Nous tous ici, citoyens et architectes, condamnons les informations folles et les abus médiatiques qui désorganisent la cité et compromettent sa sécurité. C’est dans le cadre d’un hommage ému à notre confrère et également dans l’intérêt supérieur de nos villes que nous avons organisé cette manifestation pacifique ! »
Plus d’un millier de manifestants ont répondu à l’appel des syndicats d’architectes, qui revendiquent des réformes médiatiques et politiques. Ils ont pu manifester pacifiquement pour exiger des changements. Ils ont également indiqué leurs désirs de profondes évolutions urbaines lors d’une conférence de presse. Les autorités ont autorisé cette manifestation et une marche a bien eu lieu dans le calme et la dignité, hier matin, sans aucune intervention de la police. À l’heure où les rédactions bouclent, d’autres manifestations débutent dans plusieurs autres villes. Certes, les participants ne sont pas extrêmement nombreux, 4 000 tout au plus, mais les actes qu’ils posent et les propos qu’ils tiennent montrent toute la force de leurs convictions.
Né en 1944 à Casablanca (Maroc), Christian de Portzamparc vit et travaille à Paris. Il a œuvré dans toutes les capitales du monde afin d’y édifier des bâtiments superbes et novateurs. Il est également le concepteur de la théorie architecturale dite de « l’Îlot ouvert ». Malheureusement, il a été victime d’un tragique accident : alors qu’il visitait un quartier de l’Archipel Précaire, et qu’il s’adressait à un propriétaire pour connaître quelques détails sur sa maison qu’il jugeait bien construite, il fut pris à partie par la population, aux cris de « ni gangs, ni architectes », « ni huissiers, ni HLM », il fut rapidement déshabillé, lapidé, battu. Il sera sauvé de la mort par une patrouille de police, puis transporté à l’hôpital dans le coma. Les autorités médicales ont indiqué qu’il n’a toujours pas repris connaissance. Pour plus d’informations relatives à l’ensemble de son œuvre, se reporter au Dictionnaire des Architectes Encyclopaedia Universalis, éd. Albin, Michel, article de Chantal Béret, p. 545.
HISTOIRE DES SOCIÉTÉS
Tous les jours, des craintes diffuses se répandent dans la ville. La propagation de ces inquiétudes communes est plus facile en période de marasme économique. Certains thèmes s’accordant étroitement avec la crainte du changement. À l’heure actuelle, on peut citer les thèmes inquiétants de la mondialisation, de la lutte contre le terrorisme urbain, du prix des moyens de transport ou du devenir des retraites. À ce stade, thèmes et idées sont exprimés dans des discussions interpersonnelles, dans le cadre professionnel, dans les cours d’immeubles, au sein de sa famille, dans son fauteuil… Par la suite, des profondeurs de la ville, des thèmes fédérateurs émergent et se fixent sur des besoins partagés par tous. Les gangs de l’immobilier sont un thème porteur fort, car tous les habitants ont besoin d’un logement : « une maison Lapierre, un socle sur la Terre ». Des journalistes relaient cette angoisse au travers d’articles approximatifs. La peur devient rumeur. En ville, le bruit s’étend, le buzz couvre les toits. Des reporters tentent de combattre ces craintes, mais toute critique reformule et rediffuse les thèmes de la rumeur, renforçant ainsi son influence. En ville, le bruit couvre les voix. Dès lors, un incident suffit à transmuer un thème fort en une crise urbaine collective, une crise basée sur la peur : peur de perdre son logement, peur de louer, peur de déménager : « une maison parce que je le vaux bien ».
Sans ce contexte d’informations dégradées, des faits d’actualité, tels que l’immolation de ce grand-père pauvre, mais digne seraient restés méconnus du grand public comme bon nombre de faits divers non élucidés qui occupent nos écrans quelques média-secondes. De même, sans ce climat de peur, le sauvage lynchage d’un starchitecte et sa diffusion sur le net n’auraient pas eu lieu : « L’actualité, la vraie ».
Les explications des experts et des sociologues invités à étudier la question avancent plusieurs facteurs comme causes probables de ces rumeurs. Sont envisagées les menaces qui planent sur l’habitat traditionnel, comme le nomadisme ou la peur de la mobilité induite par les nouvelles conditions du travail et des transports. Des sentiments d’insécurité et de vulnérabilité se manifestent alors dans une population qui se voit imposer toujours plus de déplacements. Au final, faits et récits imaginaires sont inextricablement liés par les habitants les plus pauvres dans un discours catastrophiste. Pour plus d’informations, se référer à l’ouvrage de Véronique Campion-Vincent sur les légendes urbaines, 1999.
Il faut également noter aussi que des phénomènes similaires sont apparus au cours de l’histoire. À partir de la Renaissance et au début de l’époque Moderne, on compte plusieurs scandales immobiliers qui déclenchèrent des révoltes. Les historiens mentionnent généralement l’exemple de l’émeute de 1713 survenue dans les Contrées d’ANPE, où le siège de la Guilde des Promoteurs fut assiégé par une foule en démence, puis envahi, saccagé et brûlé. Les officiers de la sénéchaussée durent donner l’ordre aux troupes de tirer. De nombreux chants populaires relatent ces faits, on peut citer deux strophes de La Chanson des Boutiquiers :
Au-dessus des toits filent les zoziaux
Derrière nos murs traînent les Zoulous
Ouvrons nos portes et nos couteaux
On roussira leurs tripes aux flammes
FIN
La semaine prochaine : Rue Le Pen
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