Le texte ci-dessus est une nouvelle d’Yves Buraud extraite du volume « Archipel Précaire » édité en 2011 aux éditions VivoEquidem (à présent Culturissime SAS).
La série des neuf nouvelles du volume sera publiée durant l’été 2026
Yves Buraud est artiste plasticien et auteur.
Solitaire : adj et n. (v. 1190 ; lat. solitarius de solitudo, solitude, « état d’un lieu désert »), et de urbain, adj. (h. 1354 ; lat. urbanus « de la ville [Urbs, Rome] »).
Selon l’INSEE : « Le, la solitaire vit seul(e), travaille ou chôme en ville ». Le solitaire urbain correspond donc intégralement à une personne qui vit seule ou dans la solitude et qui est de la ville, des villes. La courte citation d’une chanson de Arne Vinzon peut nous éclairer sur son état d’esprit : « La mélancolie, c’est bien, surtout quand on est près de la fin. On pleure, on rit, on se souvient »…
Le métro, ou plus précisément le wagon dit « des Solitaires », est un lieu singulier de la ville. C’est un wagon connu de tous, bien que personne ne s’accorde avec certitude sur sa localisation ou sur son horaire. Nombre d’habitants disent s’y être assis, une fois, un jour… Les stations par où il passe ne possèdent rien de significatif. Situées entre deux points d’un parcours, elles ne se différencient guère des autres. Elles ne semblent faites que pour circuler. Le wagon dit : « des Solitaires » est une voiture destinée au transport des voyageurs et à l’incurable ennui. Il navigue sans rage et sans ardeur, à travers les bétons monotones et gris. Familièrement, on dit que c’est le genre de tiroir où l’on reste dix plombes à brouir malmines, à fuir sa turne, à solitudiner entre les stations…
Ce que l’on perçoit sur cette rame, là, dans ce wagon, c’est la solitude. Brusquement, le voyageur y est confronté à son sentiment particulier de la solitude. Les autres voyageurs l’indiffèrent tout autant qu’eux l’oublient. Calme et comme enveloppé dans cette cargaison d’usagers, il ne cherche pas à les identifier. Il sait que c’est sa ligne, son wagon, qu’il y est, là, un peu reconnaissant d’abandonner son existence à la mobilité collective.
Éparpillés, les silhouettes ou les petits groupes s’isolent. Leurs profils se reflètent sur le verre. Les sons des machines ponctuent l’espace. L’horizon se perd dans les vitres. Il est bien difficile de trouver dans un wagon quelqu’un à qui parler de solitude. En parler à un autre voyageur - dans la mesure où cela serait bien interprété - serait déjà trahir, même temporairement ce sentiment. Alors certains se déplacent, changent de rame, un peu au hasard, quitte à retrouver plus loin un même wagon.
Régulièrement, on observe les voyageurs afin de savoir si, dans cette situation, ils se taisent parce que tous les ennuis ou s’ils ne parlent plus afin de ne pas ennuyer les autres. Aucun des questionnaires psychologiques distribués n’a apporté de conclusions probantes ni aidé quiconque à retrouver les clefs de sa maison.
Le wagon dit : « des Solitaires » a inspiré plusieurs chansons, nous citerons celle-ci, qui, bien que rédigée par un anonyme, est restée célèbre :
« J’écrase le silence sur ma biscotte…
Les miettes qui restent font des petites crottes.
Petits gravats qui craquent et qui s’entrechoquent,
au creux des maracas de ma courte menotte.
J’écrase le silence sur ma biscotte…
J’écrase les secondes sur le strapontin…
Les bogies et les heures roulent sans entrain,
jusqu’aux stations, écoles, turbin,
jusqu’aux plannings du quotidien.
J’écrase les secondes sur le strapontin… »
FIN
La semaine prochaine : Chateau-Loto
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très belle description de la réalité quotidienne parisienne