Le texte ci-dessus est une nouvelle d’Yves Buraud extraite du volume « Archipel Précaire » édité en 2011 aux éditions VivoEquidem (à présent Culturissime SAS).
La série des neuf nouvelles du volume sera publiée durant l’été 2026
Yves Buraud est artiste plasticien et auteur.
DEUX SECONDES
Il est mort. Deux secondes, la bouche ouverte avec deux yeux ronds de crevard à me regarder sans comprendre. Personne pour me voir ; de toute façon, si on m’interroge : j’attendais un client dans le quartier… Encore un qui n’est pas venu et qui nous fait perdre notre temps. « Vous comprenez, monsieur l’inspecteur, c’est un métier où tout le monde vous fait poireauter pour rien et où personne ne s’excuse. Bien sûr que je le connaissais. C’était un bon client, Monsieur Thomas. Un cadre de chez AAA. Un monsieur ponctuel et poli. Je le regretterais ».
Deux balles, deux secondes et puis plus rien, une marionnette trempée sur la moquette. Une rouge marionnette baignant dans ses questions. Adieu le bon client. Adieu les regrets. Ils vont sécher longtemps sur « la moquette les regrets ». Et toutes les questions sans réponses vont sécher avec le « pourquoi » et le « comment », avec le « pourquoi pas » et l’arme du crime, celle que l’on ne retrouvera pas.
Où est l’arme du crime ? Mais où est l’arme du crime ? À la mer, l’arme du crime.
Deux secondes et c’est « coma total », le gagnant ramasse la balle ! Il tombe dans les cartons de son déménagement. Deux secondes et tout part illico encombrer la moquette, le corps en vrac dans les piles de cartons, la garde-robe et les bouquins dans les flaques. Tchao, gagnant ! Un autre va prendre ta place. Un autre va aller les chercher à ta place les tunes. Il y en a qui peuvent payer ! Combien de zéros ? Tchao, il y en a pour faire de la monnaie. De la monnaie pour moi aussi.
LE CADRE
Chez AAA il était devenu responsable des investissements. Il vivait et travaillait entre mégapoles et capitales. C’est sur sa proposition que l’entreprise dirigea une OPA contre son premier concurrent et devint leader de son marché, leader et stock-optionale. Il avait passé la quarantaine et avait su rester jeune sans chirurgie. Il s’habillait chez Saint Laurens. Leur dernière collection s’oppose au style cool de ses prédécesseurs. Il avait acheté un manteau long : un « bunker souple » à col caban (la version amirale) ; un manteau paré d’un boutonnage en métal très assorti à ses pantalons camouflages étroits en tissus banquier (la Fendi collection.). Il suivait la tendance qui signe une uniformité discrète et chic, comme ses bottes en cuir glacé de Jean-Udo de Montarau (prix n.c.).
Le cadre habitait un nouveau quartier.
Les entreprises nouvellement installées ici, dans le quartier, modifient les formes du travail ainsi que la vie urbaine de leurs cadres. Elles suppriment les niveaux administratifs, jugés trop lourds. L’informatique leur permet de diminuer le nombre des employés et d’utiliser des équipes travaillant sur le court terme à des tâches bien spécifiques. Dans cette nouvelle stratégie, les équipes sont mises en concurrence. Elles mesurent ainsi leurs efforts et ceux des autres. L’informatique élimine employés et cadres intermédiaires. Les décideurs contrôlent directement les résultats et, en fonction de ceux-ci, ils reconduisent ou non les équipes. L’économiste Robert Franck nomme ce système : « le gagnant ramasse la mise. »
Le cadre habitait un nouveau quartier entre mégapoles et capitales. Forts de ces nouvelles théories managériales de la gestion du travail, les responsables prétendent que la « durée de consommation » d’une équipe ne doit pas dépasser un an. Les entreprises ne veulent plus pratiquer l’emploi à durée indéterminée. La AAA comme toutes les entreprises innovantes de la ville fait de même. Elles prônent la flexibilité. Elles recourent systématiquement à l’intérim et aux contrats-missions. Cette situation modifie le rapport au travail, mais aussi au logement. Les recrutés hyper mobiles ne veulent plus acheter de logement à durée indéterminée. Il en est de même pour nombre de dirigeants. Malgré ses succès, le cadre a déjà changé six fois d’équipe et d’appartement. Dernièrement, sur sa proposition, la AAA dirigea une OPA contre son premier concurrent, suite à ce succès, il s’était vu proposer une promotion : une situation plus stable de responsable des investissements.
LE QUARTIER DES CADRES
Dans ce nouveau contexte économique, le rapport à la ville des cadres se double d’importants changements : tout d’abord, le bureau du travail flexible n’est pas conçu pour être occupé longtemps par la ou les mêmes personnes. Les espaces de travail doivent pouvoir être rapidement nettoyés, mis en cartons, reconfigurés, dé-intérimés sans perte de temps, sans complications horlogères. Le bureau se réduit à un terminal informatique neutre, les cloisons sont minimales ou abolies, l’édifice se résume à une enveloppe de verre, de miroir ou d’acier. « Le restaurant est juste en bas ».
Second changement : le mode de vie dans un secteur qualifié de la ville a plus d’importance que la nature de l’emploi. Le quartier chic, ou « gentrifié », où le cadre se doit d’habiter, est la première des conditions d’embauche. Elle est parfois prise en compte par l’employeur, qui bénéficie alors de partenariats urbains, tant chez les déménageurs qu’auprès d’agences immobilières ou des banques, www@movehomecredit.doll.
Ce quartier est nécessairement près de son travail, il possède ses restaurants à la mode. « Select ! The luxury of freedom » (PUB). Il est pour ces cadres à la mode — cette élite du crédit — leur repère urbain (du lat reperire, « trouver »), un chèque espace dans l’espace, et aussi leur « fashion repaire », leur « chouette appart », du bas lat, repatriare, de patria, « patrie ». « K-Masters, vous êtes en lieu sûr ! » (PUB).
Conséquemment le paysage de mégapole et capitale se standardise. L’architecture des bureaux, les bâtiments métalliques et les espaces de consommation se ressemblent. Des réseaux mondiaux de magasins vendent les mêmes biens dans les mêmes espaces vitrés. Le quartier devient une ville dans la ville, un miroir dans le miroir. Les entrées des magasins sont identiques, immédiatement reconnaissables. Les mêmes magasins chics, chèques, chocs, les mêmes quartiers en rangs additionnés, où se garent les reflets de la propreté. Bleus, jaunes, rouges, les logos couleur de leurs mobiliers sont partout semblables. L’usager urbain doit repérer dans une avenue de Mégapole ou sur la plage de Capitale où sont ses magasins de vêtements fétiches. À Métropolis ou dans une station de ski, l’usager doit vite voir quels types de produits lui sont proposés. Les prix sont affichés en anglais.
UN INGÉNIEUX SYSTÈME D’AGENCE
Les entreprises ne veulent plus pratiquer l’emploi à durée indéterminée. Dans cette situation de grande mobilité, les cadres ne veulent plus acheter de lofts ou de logements de standing à durée indéterminée. L’AAA, bénéficie de partenariats urbains auprès d’agences immobilières chargées de suivre informatiquement leurs équipes de cadres et en accord avec l’agent référent des services DRH, d’anticiper sur leurs mouvements et sur leurs futures mutations. Sur l’échiquier des départs, l’agent immobilier ramasse les pions, les gagnants ou les perdants en mission pour tel ou tel site : « Bien sûr, je vous fais visiter. Donnons-nous rendez-vous, à 16 heures, au pied de la grande sculpture en inox ».
Sur la toile de ses réseaux, l’agence immobilière regarde qui recherche un appartement. Elle répond aux cadres flexibles et mobiles en fonction de leurs missions ou des plans sociaux.
Location, vente, il y a des gagnants qui peuvent payer ! « Et vous avez un budget de combien ? » Avec ce partenariat, l’agence et la multinationale s’adaptent à la ville : L’AAA gère, oriente et réoriente ainsi son cheptel de cadres pressés. Des personnes efficaces et polies. L’agence de son côté fait un peu moins de commissions, prends moins de pourcentages qu’auparavant, mais l’important turn-over de cadres en quête d’appartements viables immédiatement assure la rentabilité. Les rendez-vous sont toujours honorés. L’agence propose et revend souvent les mêmes adresses, pour un profit immédiat.
Par exemple, dans ce quartier en restructuration, la valeur de tous les immeubles alentour change. Ce bâtiment (un ancien atelier) était vide depuis plusieurs années quand l’arrivée de cadres et les opérations immobilières ont commencé. Pour l’instant, dans ce secteur revalorisé, c’est le bâtiment le plus haut. Par sa proue, sa stature, il est devenu dans le secteur, un repère, un monument non intentionnel et bien visible. « Voyez Capitale en grand », (PUB). L’agent immobilier y a placé un cadre de chez AAA, un bon client. Ici, parmi les cartons, il bénéficie d’une vue unique. Derrière la grande baie double vitrée, il peut contempler l’activité urbaine, les lumières anonymes se fondent dans les limites circulaires de la cité.
L’AGENT IMMOBILIER
Agent. n. m. comp. 1° Agent : (1578 ; repris, par l’it. de agente, au lat. jur. et médiév ; agens « celui qui fait qui s’occupe » ; citein). 2° Immobilier : adj. (1510 ; de in, et mobilier). Déf. Personne chargée des affaires et des intérêts d’une agence immobilière, d’un groupe ou d’une société pour des opérations d’achat, de vente ou de location.
Pour louer ou pour accéder à la propriété, généralement, les clients vont à la rencontre d’un agent de ce type. En sept paroles, il modifie l’espace dont rêvent les acheteurs : « Et vous avez un budget de combien ? » Tous les futurs propriétaires l’ont interrogé sur la vie d’un quartier, sur la direction de leurs recherches ou sur les opérations de tel promoteur, puis tous ont entendu ses conseils nets et proportionnels à son intérêt, car il s’agit pour lui, pour elle, d’opérer rapidement des contacts entre des acquéreurs, des vendeurs et des pourcentages ou encore entre des bailleurs, des locataires et des commissions. De tous ceux qui sans qualification particulière font du bâtiment leur profession, il est le premier qu’il faut rencontrer, le premier qui entre avec le client en négociation et qui peut faire de sa vie un chantier.
L’agent immobilier entre d’évidence dans la catégorie des personnes en quête de rendement, mais aussi dans le groupe des individus que l’on rencontre un cours laps de temps et qui peuvent changer durablement votre vie. Appartiennent à cette catégorie les coups de foudre ratés - ou consommés ; certains médecins, des vendeurs de voyages, des huissiers et toutes sortes de criminels formés sur le tas, comme les chauffards, les pirates des mers, les tueurs en série, les violeurs, etc.
Comme pour la plupart des citadins, on peut dire de l’agent immobilier « qu’il perd son temps à gagner sa vie » et si l’on cherche aussi à caractériser plus encore la banalité de sa situation professionnelle, on peut encore ajouter que le plus souvent « il quitte les lieux après les avoir vendus ».
ATTENDRE
L’agent immobilier connaît bien la cité, du cœur aux limites extérieures de la ville, il connaît le prix du mètre carré de la rue tranquille. Il sait, lui, que « Capitale sera toujours Capitale ».
L’agent immobilier connaît bien la cité et le prix d’un costume Swan. Il y a longtemps, il a quitté l’école sans effort ni formation, pour vite faire du fric et toucher sa « comm ». Il lui faut maintenant enchaîner les rendez-vous, retailler à vif dans le tissu de rêves des propriétaires, pour recadrer les surfaces et les prix et attendre, poireauter pour rien, et attendre encore les clients perpétuellement en retard ; plus tous ceux qui, de toute façon, n’obtiendront jamais leur crédit. Tous les quartiers se superposent, tous les jours et les saisons s’agglutinent, toutes les silhouettes et les visages rencontrés dans l’agence, de rue en rue, de rendez-vous en rendez-vous, se poursuivent du cœur aux limites extérieures de la ville.
FLASH ! FLASH INFO
L’info en continu : Ce matin à dix heures, un homme d’une quarantaine d’années a été découvert mort, chez lui. C’est un voisin intrigué par des taches de sang qui a alerté les forces de police. Celles-ci ont inspecté les lieux et confirmé l’homicide par balle. Elles ont ensuite fait transporter le corps à la morgue de Métropole. Le motif de son assassinat demeure inconnu. Ses voisins décrivent la victime comme un homme discret et poli, un solitaire très préoccupé par son travail chez AAA.
LA DEMANDE DE MONSIEUR THOMAS
Monsieur Thomas, un cadre de chez AAA, un bon client, un salaire mensuel à quatre zéros, la quarantaine. 70 kg de squelette et de muscle à loger dans ses 300 mètres carrés meublés. L’agent immobilier féminin connaît bien ce cadre. Elle le rencontre à la fin de chacune de ses missions. Elle suit sa carrière depuis dix ans et a fait ses meilleures commissions à la suite de chacun de ses succès. Monsieur Thomas, c’est le meilleur ! Monsieur Thomas, c’est du sûr ! Elle, elle colle à ces quelques rares gagnants, suit attentivement leurs réussites et leurs déplacements afin d’augmenter sa marge proportionnellement à leurs exigences immobilières. Elle, elle les piste depuis longtemps pour un profit immédiat. C’est une aventure managériale exaltante, une auto-création de son propre emploi, les gagnants comme lui, c’est sa voie, c’est sa chance.
Pour rencontrer et traiter avec ces gagnants, il n’existe pas de costume type ou d’uniforme spécifique d’agent immobilier, il leur est juste demandé d’être propre, toujours avenant(e) et poli(e) (un peu comme les contrôleurs des transports publics). Le choix de porter une cravate ou non est discuté avec son employeur et est relatif à son sexe. « K-Home, donnez votre bien à vendre à quelqu’un de bien » (PUB). Aujourd’hui en jupe, elle a misé sur un décolleté plongeant, pour coller à ce gagnant et pour décoller aux yeux de Monsieur Thomas, un cadre de chez AAA, un bon client, avec un salaire mensuel à quatre zéros. L’an passé, elle caracolait dans ses jolies chaussures Swan en promo à 229 unités, et son porte-jarretelles ivoire, investissement vestimentaire passé toutefois inaperçu, aux yeux de Monsieur Thomas, inaperçu même avec le discret pli des bas au creux du genou. Elle, il lui est juste demandé en parfaite professionnelle d’être discrète, avenante, prête à persuader Monsieur Thomas, là, à proximité de son portefeuille.
Aujourd’hui en jupe Senso (359 unités) et décolleté plongeant, elle salue Monsieur Thomas, le responsable des investissements de chez AAA, ce bon client. C’est sur sa proposition que l’entreprise dirigea une OPA contre son principal concurrent et devint le leader de son marché, lui assurant ainsi succès et promotions. Monsieur Thomas, il bouge, c’est un battant. Mais non, mais merde ! Il est venu, aujourd’hui, lui annoncer qu’il souhaite s’acheter une villa en bord de mer, qu’il recherche, lui, lui, une retraite maritime pour se retirer tranquille, au bord de l’eau, pour s’installer pendant une longue période de temps, voire définitivement, en villégiature, avec son salaire mensuel à 4 zéros. Zéro + zéro + zéro + zéro = le fric à tho-tho. Le fric à Monsieur Thomas.
LA MER
La mer et puis quoi encore la mer ! Là, maintenant, elle, elle apprend en décolleté plongeant, le départ, et la perte de son meilleur gagnant ! Monsieur Thomas vit et travaille entre Capitale et Métropolis. Les gagnants comme lui, c’est sa voie, c’est sa chance. Mais son cadre de chez AAA, son meilleur client, veut s’installer de façon permanente, sans interruption ou presque, au bord des flots bleus, dans l’une de ces petites villes détruites pendant la guerre et reconstruites pour en faire une boule à neige ou une carte postale à colombages.
Aujourd’hui en jupe et décolleté, elle patiente devant les yeux et les zéros de Monsieur Thomas, qui ne veut que barboter au bord de mers calmes et de plages sans orages. Là, elle balance devant ses deux yeux pleins de vide et d’algues. Mais merde, lui, sans sa thune, il est mort ! C’est le vent du fric, c’est le vent des naufrages qui jette sur la rive les débris de ses rêves. Fini l’artiche ! Fini le flouze ! La flotte, la mer furibarde enroule la montée des intérêts et des pourcentages vers le tonnerre de l’éclatement des drames. La mer jette une plainte éternelle sur les poétiques débris de son business, sur les miettes de ses doublons et de ses dividendes. La mer, c’est pour les nazes !
Elle, elle va le tuer ! Il est mort ! Elle va le liquider par le tonnerre de l’éclatement des armes. Un autre va prendre sa place. Sa place chez AAA. Un homme fort qui ne songera pas à faire voguer sur l’azur son beau mat d’or. Un autre, un bon placement, un autre entre mégapoles et capitales qui déchaînera tous ses efforts pour augmenter ses résultats et « ramasser la mise ». Les vents marins peuvent attendre. Elle cherche un objet au fond de son sac, encore deux, trois secondes, elle n’attendra pas que le bruit des vagues soit là pour couvrir les détonations et l’anéantir ce crevard.
FIN
La semaine prochaine : Chateau-Loto
© 2026 Culturissime. Tous droits réservés.
Ce texte est la propriété intellectuelle exclusive de Culturissime. Conformément aux dispositions du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction, représentation, diffusion, traduction, adaptation ou exploitation, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, sans l’autorisation préalable et écrite de l’auteur, est strictement interdite.
Ce contenu a été publié sur Culturissime | LITTÉRATURE
Pour toute demande d’autorisation de reproduction ou d’utilisation, veuillez contacter Culturissime via la plateforme Substack.
Culturissime SAS, immatriculée sous le N° 999 753 783
N° d’identification Européen EUID : FR9201.999753783
ou



