Il y eut un temps où lire était encore une activité normale, autrement dit une activité qui n’était ni héroïque, ni militante, ni même photogénique. On lisait dans le train, au café, au lit, dans les salles d’attente, sur les bancs publics. On lisait pour savoir, pour s’ennuyer intelligemment, pour se consoler, mais surtout parce que le monde passait encore par des phrases. Aujourd’hui, lire un livre dans le métro a quelque chose de presque théâtral. On dirait une performance discrète, un happening de poche, une résistance silencieuse au grand défilement lumineux (des écrans) du siècle.
Rose Horowitch, dans un long article publié dernièrement dans The Atlantic, formule une hypothèse inquiétante : nous ne serions pas en train de devenir analphabètes, mais post-alphabétisés. La nuance est importante. Nous savons encore lire. Nous lisons même, probablement, davantage de mots que nos ancêtres : messages, notifications, e-mail, posts, commentaires, légendes, fils de discussion, sous-titres, alertes, etc. Le texte est certes partout, mais sous forme de miettes. Ce qui disparaît, ce n’est donc pas le mot, c’est la phrase un peu longue. Ce n’est pas l’alphabet, c’est l’attention. Ce n’est pas l’information, c’est la pensée qui se forme dans la durée.
L’article commence par une évocation de la Bibliothèque d’Alexandrie, ce mythe occidental de la perte du savoir. On imagine ainsi les flammes, les rouleaux qui brûlent, l’humanité amputée de tout un continent d’intelligence… Les historiens contemporains ont peut-être rendu l’histoire moins spectaculaire, mais probablement aussi plus terrible. La bibliothèque n’a en effet pas seulement été détruite, elle a surtout été négligée. Les papyrus se dégradaient, il fallait les recopier, les protéger de l’humidité, des insectes, du temps, et vint un jour qu’on n’a plus jugé nécessaire de maintenir cet effort. La catastrophe n’a pas réellement eu besoin de torches. Elle a pris la forme, beaucoup plus moderne, du désintérêt.
Aujourd’hui, nos bibliothèques ne brûlent plus (ou presque on le verra à la fin). Elles sont dans le cloud, sur des serveurs, dans Google Books, Anna’s, Archive, les bases universitaires, les liseuses, les fichiers PDF et même oubliés dans des dossiers « à lire »… de nos ordinateurs. Jamais autant de textes n’ont été disponibles. Jamais l’accès au savoir n’a été aussi simple. Et pourtant, cette abondance ressemble bel et bien à un festin dressé pour des convives qui n’ont plus faim.
Le problème n’est donc pas la disparition des livres. C’est la disparition du lecteur.
Longtemps, on a considéré l’histoire de l’humanité comme une marche vers l’alphabétisation universelle. Il y aurait eu l’oralité, puis l’écriture (Ah ! Gilgamesh), puis l’imprimerie, puis l’école, puis la démocratie instruite. Le livre semblait faire partie du progrès, comme l’eau courante ou l’électricité. Las ! Cette trajectoire n’était peut-être pas si solide qu’on l’imaginait et la lecture de masse s’est avérée une simple parenthèse — une anomalie historique — relativement brève, prise entre l’âge de la parole et l’âge de la vidéo.
Bien sûr, la lecture n’a rien de naturel. C’est une discipline apprise, une gymnastique mentale, une réorganisation du cerveau. Nous ne sommes pas nés pour lire, mais pour savoir reconnaître des visages, des sons, des dangers, des gestes. Lire suppose par conséquent de détourner certaines fonctions du cerveau. C’est laborieux. Et comme tout ce qui est laborieux, si on cesse de pratiquer, on cesse de savoir le faire.
Ce que la lecture a produit, pourtant, dépasse infiniment le simple transfert d’information. Elle a inventé une manière de penser. L’écrit sépare le message du corps qui le prononce. Il permet de revenir en arrière, de vérifier, de comparer, de contredire. Il oblige l’auteur à organiser sa pensée et le lecteur à s’y confronter. Il rend possible la philosophie, la science, le droit, l’histoire, la critique. Sans lecture longue, pas de pensée complexe au sens moderne du terme. Pas de démonstration patiente. Pas de nuance construite. Pas de mémoire collective articulée.
Il est facile de comprendre pourquoi le déclin de la lecture ne concerne pas seulement les professeurs de lettres, les éditeurs mélancoliques et les libraires indépendants. Il concerne la forme même de notre vie intellectuelle et politique. Une société qui ne lit plus ne se contente pas de changer de loisir. Elle change de régime mental.
On sait maintenant que le smartphone n’a pas seulement volé du temps au livre, mais qu’il a également modifié notre rapport à l’attention. En son temps, la télévision avait déjà transformé le monde en spectacle domestique, mais il y avait des interstices. Le programme commençait et terminait à une heure donnée, laissant des espaces vides qui étaient comme des alliés naturels de la lecture. Aujourd’hui, ce vide a été privatisé par les plateformes qu’il est inutile de nommer. Chaque seconde disponible est immédiatement colonisée par une image, une alerte, une vidéo, une sollicitation.
Lire demande maintenant un effort presque ascétique. Ouvrir un roman, c’est accepter de ne pas être récompensé toutes les sept secondes, c’est renoncer provisoirement à l’hystérie du flux et c’est consentir à une forme de solitude. Il faut entrer dans une temporalité qui n’est pas celle du scroll. Une page ne clignote pas. Elle n’appelle pas. Elle ne flatte pas. Elle ne fait qu’attendre un œil et une pensée. Bref, le livre suppose que l’on est capable de rester là et seulement là. Quelle insolence !
L’école est déjà touchée. Les élèves lisent moins de livres en entier. Les programmes privilégient les extraits, les exercices ciblés, les compétences évaluables. On découpe les œuvres en fragments pédagogiques, comme si Madame Bovary, Dickens ou Dostoïevski étaient des filons de QCM et la lecture une opération de prélèvements. On ne traverse plus un texte, on en extrait une compétence. C’est très moderne ! La littérature, elle aussi, doit produire des indicateurs de performance.
L’inconvénient, c’est qu’une œuvre ne se résume pas à ses thèmes, pas plus qu’un tableau de Matisse ne se résume à son cartel. Lire un roman entier, ce n’est pas seulement récupérer un contenu, c’est habiter une architecture, éprouver une certaine forme. La culture de l’extrait fabrique des lecteurs de surface, capables de répondre à une question ponctuelle, mais inapte à suivre une pensée dans son développement.
C’est exactement comme « connaître » une exposition à travers trois images Instagram, deux stories et un avis vaguement péremptoire sur les réseaux sociaux. Le problème, c’est que l’opinion instantanée n’est en réalité que de la petite monnaie et, avec elle, on ne s’enrichit pas.
Mais revenons aux livres. La post-alphabétisation ne les concerne pas uniquement. Elle affecte toutes les pratiques de contemplation et d’interprétation. Lire, regarder, écouter, penser, tous ces gestes appartiennent à la même famille. Ils exigent une disponibilité intérieure que l’économie numérique considère comme une anomalie à rentabiliser.
Aujourd’hui, la vidéo courte devient le médium souverain. Elle est rapide, émotionnelle, mimétique, facile à partager. Elle donne l’impression de comprendre sans avoir à s’arrêter. En apparence elle est plus riche que le texte, puisqu’elle ajoute l’image, le son, le mouvement, le visage. Le texte, lui, oblige à produire mentalement ce que la vidéo fournit déjà. Il demande une participation active de l’imagination tandis que la vidéo nous traverse sans nous transformer.
Il ne s’agit évidemment pas de mépriser l’image. Ce serait absurde et une fresque de Giotto, une photographie de Jeff Wall, un plan de Tarkovski ou une installation de Pierre Huyghe ne fonctionnent pas comme un réel de douze secondes. Le danger commence lorsque tous les régimes sont absorbés par le plus rapide.
Les conséquences politiques sont évidentes. Une société qui lit moins devient plus sensible aux slogans, aux affects simples, aux récits binaires. L’argument long fatigue. La nuance devient suspecte. La contradiction disparaît dans le flux. Ce qui compte, ce n’est plus la cohérence d’une pensée, mais son intensité de circulation. Une formule efficace vaut mieux qu’un raisonnement juste. Une image humiliante vaut mieux qu’un programme, un surnom mieux qu’une analyse.
Dans l’article de Horowirch, Donald Trump apparaît comme le premier président véritablement post-alphabétisé. Non parce qu’il est simplement inculte, mais parce que sa rhétorique correspond parfaitement à un monde où l’écrit structuré a perdu son prestige. Il parle par répétitions, par surnoms, par images, par affects. Il écrit comme il parle, ou plutôt il poste comme il performe. Ses contradictions ne l’affaiblissent pas pour la bonne raison qu’elles appartiennent à un environnement où la mémoire argumentative s’est complètement dissoute.
Le phénomène, en réalité, ne se limite pas à Trump. Toute la politique s’adapte à cette nouvelle grammaire. À gauche comme à droite, il faut condenser, frapper, simplifier, visualiser, scénariser. Une idée doit tenir dans une story. Une indignation doit se monter comme un clip. Une campagne doit devenir un flux de contenus. Le citoyen-lecteur, celui que les Lumières avaient imaginé capable de juger par lui-même après examen des arguments, a cédé la place au spectateur.
Mais voici que l’intelligence artificielle entre en scène avec son élégance de majordome et quelquefois son sourire de fossoyeur. Après avoir fragilisé la lecture, on s’attaque aussi à l’écriture. Écrire, c’est former une pensée, c’est découvrir ce qu’on voulait dire en essayant de le dire, en tombant quelquefois et s’il le faut sur ses propres contradictions. Bref, la phrase est un instrument de sa propre connaissance.
L’IA, nous dit-on, nous libérera de cette peine. Elle écrit vite, correctement, poliment. Elle produit une prose lisse, efficace, professionnelle. Elle ne remplace pas seulement un effort mécanique, elle peut remplacer l’effort cognitif par lequel une idée devient vraiment nôtre. On croit déléguer une tâche alors qu’en fait, on délègue une partie de sa pensée.
Évidemment, il est ridicule de condamner l’outil en bloc. L’IA aide incontestablement, notamment pour résumer, reformuler, assister, ouvrir des pistes, etc. Mais il ne faut pas qu’en devenant un raccourci permanent, elle transforme ce qui est écrit en simple validation de contenus préfabriqués. L’utilisateur paresseux cesserait alors de penser pour se contenter de choisir entre plusieurs versions.
Le vrai cauchemar post-alphabétisé serait non pas un monde sans texte, mais au contraire un monde saturé de textes que presque personne n’a vraiment écrits et que presque personne ne lit vraiment.
Soyons objectifs. Les livres ne sont pas morts. Les librairies existent et certaines s’ouvrent toujours. Les clubs de lecture prospèrent. Les livres audio séduisent. Des communautés de lecteurs se constituent en ligne. Substack notamment (je suis bien placé pour le savoir) a redonné une place à l’essai long, et il y a encore des lecteurs passionnés. C’est justement là que le diagnostic s’affine. La lecture ne disparaît pas, elle se spécialise ! Elle tend à devenir une pratique de minorité, presque une sous-culture. On ne lit plus parce que tout le monde lit ; on lit parce qu’on appartient à un petit groupe. La lecture devient presque une forme de dandysme intellectuel, avec ses rituels, ses objets, ses poses (j’exagère à peine). Lire en public peut même parfois passer pour une affectation, comme si ouvrir un livre dans les transports en commun était une manière de dire : je ne pas regarde pas mon téléphone !
Bien et alors ? Une société peut tout à fait survivre avec une minorité de lecteurs. On tolère bien les collectionneurs de timbres, les passionnés d’opéra baroque ou de reliure. Qu’est-ce qui changerait dans une société où la lecture deviendrait un loisir de niche ?
Ah bien, je pense, moi, que nous perdrons la possibilité de reconnaître, dans une phrase écrite il y a cent ou mille ans, quelque chose de notre propre identité ou désordre intérieur. Médée ou Raskolnikov ne sont pas si différents que nous et avec eux, je ne suis pas seul à craindre les vicissitudes de l’existence et les doutes métaphysiques. Il ne s’agit pas de défendre le livre comme un bibelot bourgeois, ni la littérature comme un supplément d’âme pour une élite cultivée. Il s’agit de défendre une « technologie mentale » qui a façonné notre manière d’être humains. Lire, c’est accepter que le monde ne se donne pas immédiatement, c’est faire confiance à une médiation en se persuadant qu’une phrase peut contenir plus que son utilité immédiate. En un mot, c’est résister à l’appauvrissement de l’expérience.
« Rouler et dérouler » était du temps des rouleaux de papyrus une formulation pour exprimer l’acte de lire. Il fallait une main pour dérouler et une pour enrouler. Le codex en assemblant les feuilles en libérer une qui, du coup a pu suivre une ligne sur la page ou prendre des notes. La page elle-même a permis la construction non linéaire d’un récit, la constitution de chapitres, d’index, puis de thésaurus et enfin de dictionnaire. La lecture et le livre ont constitué de cette manière notre patrimoine humain.
Ce patrimoine restera toujours disponible, contrairement à la Bibliothèque d’Alexandrie. Le problème, c’est que nos bibliothèques pourraient ne plus avoir de lecteurs et deviendront de parfaits mausolées, un patrimoine disponible, mais déserté.
On pourra toujours arguer que chaque époque a annoncé la mort de ce qu’elle aime. Le roman a été accusé de corrompre les femmes. Le journal a été accusé de tuer la grande littérature. Les Goncourt, dans leur Journal, dénonçaient le fait qu’il n’y ait plus de sièges dans les librairies. Selon eux, ça réduisait la possibilité de choisir correctement un livre en prenant le temps d’en lire quelques pages avant de l’acheter.
Peut-être même que nos inquiétudes actuelles feront sourire dans un siècle et qu’une nouvelle forme d’intelligence naîtra du flux, de l’image, de l’oralité numériques, des cerveaux connectés en permanence. Mais en attendant cette hypothétique mutation radieuse, il reste une évidence très simple : moins nous lisons, moins nous savons lire ; moins nous écrivons, moins nous savons penser par nous-mêmes, et moins nous fréquentons les textes longs, plus le monde nous paraît devoir tenir dans des formats courts. Lorsqu’une société ne supporte plus la complexité, elle ne devient pas plus libre. Elle devient simplement plus gouvernable par ceux qui savent simplifier !
Mais rassurons-nous, ça n’arrivera pas comme une pluie de météorites. La catastrophe sera plus tranquille et moins douloureuse, comme une habitude que l’on perd, doucement, presque gentiment.
En même temps que je me délectais de l’article de The Atlantic, j’étais attirée par un autre article publié dans The New York Times par Alex Vadukul intitulée Too many books? Il y est raconté comment Mendel Uminer, un jeune intellectuel, s’est retrouvé confronté à une situation critique lorsque son propriétaire s’est opposé à la présence des 10 000 ouvrages qui encombraient son studio new-yorkais et lui a demandé de s’en débarrasser ou de déménager :
« Vous manquez à une obligation importante de votre bail. Vous entretenez les lieux dans un état de désordre extrême ; vous y laissez s’accumuler une quantité excessive de livres ; vous créez un risque d’incendie en y entreposant des livres inflammables. »
La température d’auto-inflammation du papier, n’est-elle pas Fahrenheit 451 ?




