Alfred Nobel rêvait de poésie. Dans ses carnets, il griffonnait des poèmes, ébauchait des drames et acheva même peu avant sa mort une tragédie en quatre actes, Némésis où s’accomplit avec désinvolture le meurtre d’un père violeur. Son esthétique était d’un romantisme simple avec lequel tout bon écrivain doit élever l’âme, montrer le triomphe de la volonté sur l’adversité. Son poète préféré, Viktor Rydberg (aujourd’hui oublié), était à cet égard un idéaliste ardent et, quand Nobel institua le prix qui porte son nom, il exigea que l’honneur échoie à « l’œuvre la plus accomplie dans une direction idéale » — celle de Rydberg, sans doute. L’Académie suédoise, pendant des années, obéit, en couronnant des auteurs voués à l’oubli.
Du vivant de Nobel existait un poète autrement discordant, August Strindberg, que Nobel ne portait pas dans son cœur pour la raison que le futur auteur de Mademoiselle Julie fouillait jusqu’aux recoins les plus sombres de l’esprit humain, affrontant la réalité concrète de son époque, y compris celle de… Nobel lui-même. En 1883, dans Folkupplagan, il célébra ainsi la dynamite, l’invention de Nobel, utilisée dans les attentats contre le Tsar de Russie (« Nobel, nous entendons rarement ton nom loué ! ») Lorsqu’il fut assuré que jamais Strindberg, devenu le grand écrivain que l’on sait ne gagnerait le fameux prix, plus de 20 000 Suédois financèrent un « anti-prix Nobel » que l’auteur cependant refusa.
Depuis, on peut constater comment les esprits les plus opiniâtres de la littérature scandinave moderne se sont dressés contre toutes les formes de séduction, de la respectabilité et du prestige. L’ironie fut qu’un siècle plus tard, la pièce de Nobel, « Némésis », fut jouée au Théâtre Intime de Strindberg à Stockholm et qu’elle reçut un accueil unanimement négatif.
Le retard comme matrice
Le christianisme arriva assez tard dans les terres du Nord. Quand il vint, au IXᵉ siècle, il eut un peu de mal à déraciner les croyances païennes. Contrairement au continent européen, où les vieux récits furent christianisés ou laissés à pourrir dans les bibliothèques, les premiers prédicateurs chrétiens en Scandinavie ne supprimèrent pas les sagas vikings et autres cosmologies. Valhalla ne fut pas vidé de ses dieux. Il subsista ainsi une espèce de coffre aux trésors dans lequel les écrivains modernes, de Sigrid Undset à Halldór Laxness, purent puiser à leur aise sans avoir besoin de flatter Homère ou Virgile, avec leurs épopées d’un autre monde.
Quand le piétisme luthérien rigide commença à s’assouplir au XIXᵉ siècle, il restait encore quelques spécimens irréductibles, des gens dotés de foi dans un monde sans Dieu, luttant pour extraire un sens du néant. Søren Kierkegaard fut parmi les premiers à voir à quel point l’ordre séculier émergent était, en réalité, un désastre. Le projet de fournir des justifications rationnelles à la vie morale avait échoué. Il fallait par conséquent faire appel à un engagement radical — des actes de foi — pour accomplir le travail que la raison ne pouvait assumer.
La littérature scandinave regorge de personnages dans cette situation : des fous furieux maudissant un Dieu dont ils savent qu’il n’existe pas, des paysans préférant vénérer des moutons plutôt que des saints, des parias comme le Barabbas de Pär Lagerkvist, stupéfaits par leur propre engourdissement face à la transcendance, etc.
Une méfiance envers l’abstraction
Les ondes sismiques de l’effondrement de ce piétisme nordique se sont fait longtemps ressentir. Aujourd’hui encore, les plus grands auteurs se méfient de l’abstraction et de l’analyse, voire même des opérations de la raison. Kierkegaard aimait rire du fait que les traités philosophiques de Hegel, dans lesquels la Raison est l’héroïne, auraient été extraordinaires s’il les avait conçus comme des romans. Quant à Halldór Laxness (prix Nobel de littérature en 1955) il considérait le « roman d’idées » comme la mauvaise voie pour l’art : « Avec cette méthode, l’écrivain ne cherche pas à construire à partir du matériau qu’il a sous les yeux, mais plutôt à l’analyser et le critiquer, à le dissimuler, et jamais de remettre ses yeux sur aucun pouvoir édifiant central. »
Autre retard : la Scandinavie fut tardive à s’industrialiser, tardive à se défaire de sa paysannerie, tardive à développer ce moteur connu sous le nom de bourgeoisie. Les personnages Henrik Ibsen sont presque exclusivement des professionnels, constructeurs navals, comptables, imprimeurs, architectes, promoteurs, financiers. Pour lui, le monde moderne qui professe la liberté et le progrès est bâti sur la répression et l’illusion. Sa critique sociale est toujours d’actualité. On la retrouve chez Vigdis Hjorth (née en 1959) et Jonas Eika (né en 1991), tout comme dans le travail de jeunes dramaturges, tels que Kathrine Nedrejord (née en 1987) et Fredrik Brattberg (né en 1978). En rendant ses personnages archétypaux, en exposant les hypocrisies de la vie bourgeoise si crûment, Ibsen avait réussi à rendre son œuvre à la fois universelle et exportable.
L’illusion de l’aloofness (attitude distante, réservée et froide)
Pour ceux de l’extérieur, la Scandinavie peut parfois apparaître comme une sorte de terre prémythique. Dans les années 1930, lorsque l’Europe se tournait résolument vers la droite (et ses extrêmes), en Suède et en Norvège, les partis sociaux-démocrates dominaient largement. Deux siècles de husförhör luthérien1 (examens pour tester la capacité de lire le petit catéchisme) avaient pavé la voie à l’éducation ouvrière. Le secret de la sociale-démocratie résidait dans l’habile manière d’apaiser les paysans, qui, dans le reste de l’Europe, rejoignaient souvent les rangs du fascisme. Parallèlement, les classes commerçantes urbaines parvenaient à un compromis avec le prolétariat : les ouvriers pouvaient vivre mieux que leurs homologues du continent à condition de renoncer à tout programme révolutionnaire (Franklin Roosevelt enviait cette « voie médiane »). Plus tard, se tenant à l’écart du manichéisme de la Guerre froide, la Suède, en particulier, adopta une ligne « neutre » qui préserva ses citoyens de l’hystérie collective.
La littérature comme lieu de la réalité invisible
La Scandinavie contemporaine n’est plus vraiment aujourd’hui synonyme de bienveillance humanitaire. En 2016, le Danemark a voté la « loi sur la saisie des bijoux des réfugiés », autorisant la saisie des objets précieux des demandeurs d’asile. Et l’actuelle Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, vise une politique de « zéro réfugié », prônant par la même occasion un retour des migrants non occidentaux dans des camps africains sous supervision des Nations Unies.
C’est finalement dans la littérature que la Scandinavie conserve sa singularité. Comme l’écrit Karl Ove Knausgård (le « Proust » scandinave avec son monumentale « Mon combat » en six volumes) : « La littérature est l’endroit où l’autre réalité, celle qui se déroule entre les personnes, les animaux, les choses et les lieux, mais qui ne peut être vue ; la littérature est l’endroit où tout cela prend forme. »
Le dernier numéro de la revue GRANTA est précisément consacré à la Scandinavie. Les auteurs de cette livraison (Helle Helle, Olga Ravn, Jon Fosse, Vigdis Hjorth, Jonas Eika, Malte Tellerup, Solvej Balle) ne sont pas tombés dans les pièges du romanesque convenu, évitant la fiction historique, les fantasmes du passé scandinave profond, les histoires de gens calmes et contemplatifs performants des routines quotidiennes, bref cette « littérature sociale-démocrate » décrite par Hans Magnus Enzensberger comme un étalage d’opinions bienveillantes, d’attitudes respectables, assurément antifascistes et démocratiques, etc. Autrement dit, une esthétique inoffensive.
Ce qui les unit, c’est une écriture qui ne sépare pas, qui expose sans juger, qui accepte que la vérité ne soit ni une objectivité ni une vue équilibrée. Comme l’écrivait Knut Hamsun (le génial-maudit) : « la vérité est une subjectivité sans soi. » Et cette utilisation du soi en une sorte de plateforme d’observation trouve un beau raccourci chez Knausgård, dont le protagoniste de Ma lutte dit se concentrer sur une distance entre la réalité et la représentation de la réalité, croyant « que c’était sans doute dans cet espace intermédiaire où cela se produisit, où cela apparut, quand le monde sembla faire un pas en avant du monde ».
Le husförhör (terme suédois signifiant littéralement « interrogatoire de ménage ») était une pratique annuelle de l’Église luthérienne de Suède, principalement de la fin du XVIᵉ siècle jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, lors de laquelle le prêtre de la paroisse se rendait chez les fidèles pour vérifier leurs connaissances religieuses et leur capacité à lire




