Le texte ci-dessus est une nouvelle d’Yves Buraud extraite du volume « Archipel Précaire » édité en 2011 aux éditions VivoEquidem (à présent Culturissime).
À l’occasion de l’exposition d’Yves Buraud au centre d’art de La Maréchalerie ENSA V en janvier 2016, Emmanuel Curtil récitait RUE LE PEN
Peu après la mort du fondateur historique du Front National, le maire et le conseil municipal de Chevillon-Sous-Bois prirent l’initiative de débaptiser la rue du Docteur Homay pour lui donner le nom de Rue Jean-Marie Le Pen. La rue abandonnait ainsi le nom d’un ancien pharmacien oublié (quoique titulaire de la Légion d’honneur), pour s’élever aux arcanes de la politique nationale. Située dans la zone périurbaine d’une grande ville, la commune de Chevillon Sous Bois, étend le paysage anguleux de ses toits d’ardoises jusqu’au vert horizon des forêts et des communes rurales avoisinantes.
Le vote Front National est faible dans la grande ville voisine et ses scores ne ressemblent guère aux résultats nationaux. Mais en revanche il est fort, franc, français et durablement implanté à Chevillon-Sous-Bois. Bien supérieurs aux moyennes nationales, ses effectifs électoraux assurent ici une confortable majorité aux élus du Front.
Communiqué
Dans un récent communiqué, le maire, soucieux de dissiper tout malentendu, a assuré que l’attribution du nom de Le Pen à la rue ne doit pas inquiéter les habitants de Chevillon-Sous-Bois et notamment ceux qui habituellement ne votent pas pour le Front National.
Selon le premier élu, il s’agit tout d’abord de saluer la mémoire d’un grand patriote qui a su redéfinir les idées de solidarité nationale pour leur donner un contenu politique. Ces idées, pour peu que l’on aime la France, sont les jalons d’un renouveau.
Enfin, par cet acte civique, la municipalité entend s’associer à la hardiesse de vue de ce tribun nationaliste longtemps considéré comme infréquentable par les personnalités politiques plus consensuelles et par les adeptes de la pensée unique.
Le maire a déclaré : « En tant qu’élu, je suis toujours surpris de voir que, le plus souvent, les habitants ne disent pas qu’ils habitent Chevillon-Sous-Bois. Le plus souvent, ils déclarent vivre dans un village, près de la grande ville voisine. Je crois donc qu’il est temps de redonner toute leur fierté aux Chevillonnais et qu’il nous faut forger l’identité de notre ville ».
Barbecue nm.
(Américain barbecue, de l’hispano-américain barbacoa).1 Appareil de cuisson au charbon de bois pour faire des grillades en plein air : « La viande barbecue, c’est de la viande cuite à la broche, simplement. » L’Amérique au jour le jour (1948) Simone de Beauvoir. « Le barbecue, en gros, c’est un appareil qui te permet de manger des saucisses pratiquement crues, mais avec les doigts bien cuits. » Coluche.
2 P. méton. Fête au cours de laquelle on se sert, entre amis, d’un barbecue : « L’argent ne fait pas le bonheur, mais nous, on a trouvé la recette : venez donc partager entre amateurs, de tendres et juteuses brochettes… »
3 L’effet barbecue. Théorie qui veut que les habitants des cités périurbaines, comme Chevillon-Sous-Bois, aiment les week-ends, à s’inviter entre voisins et amis, pour regarder défiler les côtelettes sur les grilles brûlantes et pour humer les fumées de charbon de bois. L’effet barbecue semble être l’exact inverse d’un mouvement touristique désigné par les termes de « mobilité de compensation ». Cette mobilité, telle une force irrépressible, pousserait les foules citadines à quitter les grandes villes et les centres urbains pour, lorsqu’arrive le week-end, se ruer sur les charters.
En résumé, nous aurions donc d’un côté des citadins sans voitures, mais qui brûlent du kérosène en vacances et de l’autre côté, loin derrière les rocades, des périurbains, toujours véhiculés, mais qui dimanchent au vert dans les fumées de nourriture grillée à l’ombre de leur camping-car. Et la semaine et le dimanche, au jardin ou en voyage, chacun vivrait, mangerait et boirait, regarderait les cieux et au-dessus des têtes les avions qui accélèrent sur leur filet de carburant.
Affiche politique et transport aéronautique.
La représentation des habitants de Chevillon-Sous-Bois, des citadins de la grande ville voisine, les habitudes de transports de chacun, ainsi que la contemplation des avions dans le ciel ne sont pas sans évoquer une ancienne affiche du Front National Jeunesse présentant la noire silhouette d’un avion de transport de passagers dans le disque orange du soleil couchant. Jaune ! Bien jaune, le message en lettres capitales sur deux bandeaux noirs horizontaux stipule que : « LORSQUE NOUS ARRIVERONS… ILS PARTIRONT ! »
Jaune, orange, noir, cette utilisation graphique d’un avion sous-entendait donc que les forces du Front sauraient, une fois au pouvoir, inciter les immigrés au départ. Devant l’affiche, on comprenait vite que le FNJ se targuait d’inventer les modalités aéronautiques de ce retour sur immigration et qu’il se figurait ainsi une sorte de renvoi de la main-d’œuvre africaine qui ayant perdu toute rentabilité nécessitait que l’on s’en débarrasse.
Cérémonie & discours.
À Chevillon-Sous-Bois il n’y a pas d’aéroport. C’est donc dans de grandes limousines monochromes et de marques françaises que sont arrivés les filles de l’ancien président du Front et ses collaborateurs. Lors de la cérémonie, Marine Le Pen, elle-même présidente de ce parti, a salué le parcours difficile, ardu d’un jeune pupille de la nation qui s’était porté volontaire pour servir en Indochine, puis en Algérie, d’un patriote intraitable, d’un homme isolé dans son combat, d’un tribun amoureux de la langue française, mais ostracisé par les médias et qui avait su devenir le père fondateur d’un parti toujours en progression. Au terme de son discours, elle a salué celui qui demeure le gardien de la ligne historique du FN.
À entendre Marine Le Pen, le FN existe et lutte là où il y a des entreprises, des sites industriels, mais également de nombreux immigrés et donc des ouvriers, des artisans et des fonctionnaires français à défendre en priorité. Elle a renouvelé son propre engagement contre la délinquance et l’immigration, car, de fait, la délinquance qui jusqu’ici a été le triste apanage des grands ensembles, des collèges de ZEP et des zones de non-droit, la criminalité gagne les faubourgs et les campagnes pour polluer toute la France.
Le maire a repris ses paroles pour assurer que la délinquance, les trafics et l’immigration sauvage n’étaient pas les bienvenus à Chevillon-Sous-Bois que sans laxisme aucun, fort de ses pouvoirs de police, il entendait bien s’opposer à ces fléaux et mettre en place un programme de préférence nationale et de salubrité publique.
Braquage, bâtards, bastos.
« Il a bien parlé le maire. Il a raison. Il faut les arrêter, tous ces bâtards ! Tenez, rien que la semaine dernière, il y en a deux qui sont venus avec un gros scooter pour braquer le café des sports. À l’approche de Noël, ici, ils viennent pour nous braquer les commerces, ils ont besoin d’artiche et on les revoit à nouveau. C’est pas un monde cette racaille la qui joue les djihadistes de Noël… On s’est barré des cités pour ne plus les revoir eux, leurs trafics et leurs kalachnikovs et voilà, aux premières neiges, ils sont de retour pour nous pourrir la vie. Demain, on va aller où pour avoir la paix ? On va aller en Espagne, au Groenland. Où ça ? Plus ça va, moins ça va. C’est pas une vie ici. C’est pas un pays.
Putain ! Et on les garde dans notre pays. On est trop con, je vous dis. Écoutez, on est des abrutis ! Le mieux c’est pas de leur laisser leur gros scooter, le mieux c’est de les foutre dans un charter et basta, par là-bas, on verra s’ils font les malins, là-bas… Au pays des bastos ou au Troukistan, on leur coupera les mains à ces bâtards ! »
Cérémonie, meeting et rocade.
La relative nouveauté de cet événement urbain, sa médiation et le souvenir vivace des nombreuses provocations xénophobes de Jean-Marie Le Pen conduire des opposants à organiser une contre cérémonie qui partant du centre-ville aboutissait à la rocade périphérique desservant Chevillon-Sous-Bois.
Pour cet événement, ils avaient décidé de se déguiser en bleu, en blanc et rouge afin de former trois groupes distincts également répartis dans leur cortège. Tout en se réappropriant les couleurs du drapeau et en criant : « Non au racisme, non aux Le Pen » ou « La rue Le Pen, la rue de la haine », ils aboutirent inévitablement à la rocade et aux limites de la ville.
De cette place autoroutière fusaient des invectives diverses et toutes sortes de rumeurs sur les projets du maire. Devant un cordon de CRS impassibles, les manifestants répondaient et questionnaient les médias : à quand une place Dieudonné M’bala M’bala ? Pourquoi pas une rue des Révisionnistes ? Dans le tumulte, des protagonistes annonçaient que la municipalité voulait transformer le Jardin du Mont pour en faire un Jardin de la France aux Français. À quoi pourrait ressembler un tel projet ? Qui paierait ?
Réunion et slogans.
« La manifestation est un succès. Les militants sont venus en nombre pour contrer les projets du Front National. Mais actuellement les débats partent un peu dans tous les sens. Malgré cette mobilisation, on sent une certaine lassitude des militants et des sympathisants. C’est difficile de s’opposer intelligemment. Non à Le Pen. Non à la haine. Ce n’est pas ce type de slogan qui va nous sauver. Cela fait des années qu’on crie cela pour rien ou presque, car le FN progresse.
En définitive ce n’est pas que cela soit faux, mais, c’est triste à dire, la haine, les gens s’y sont habitués. Depuis des années, les hommes politiques pour planquer leurs échecs économiques répètent les arguments du FN. Les Français sont les otages de responsables corrompus et incapables. Demain les Français feraient mieux de voter pour des robots, au moins ces automates ne seront pas tentés de piquer dans la caisse pour défiscaliser en Suisse. »
Controverse : nf. (kon-tro-vèr-s’).
1 Dispute en règle, discussion argumentée, contestation sur une question, une opinion, un problème, un phénomène ou un fait;
p. méton. Ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat.
2 Dans un sens plus restrictif, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi. Principalement au XVIIe siècle. Matières de controverse. Étudier la controverse.
3 La controverse de Valladolid est un événement historique : en 1520 et 1551, des réunions théologiques se tirent à l’université de Valladolid pour statuer de « la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde » et de l’évangélisation des Indiens. Elles ne doivent pas être confondues avec La Controverse de Valladolid, roman écrit, puis mis en scène par Jean-Claude Carrière qui présente ces conférences comme un débat sur l’humanité des Indiens d’Amérique. L’auteur a d’ailleurs précisé, dans une note au lecteur, que son intention était purement dramatique et non historique.
4 Interprétations récentes : Disputes qui se font entre les babtous ou toubabs, les françois, les fromages blancs, les pâtés-rillettes, les roumis, les souchiens, bastons entre les asiatiques : les asiats, les bridés, les ching-chong, les chinetocs et les bamboulas, les blacks, les blackos, les bougnoules, les négros, castagnes et embrouilles, entre les gitans et les gadjos, entre les manouchs, les roms, les romanos, ratonnades et stomba entre les feujs, les jeufs, les youpins, les youtres et les immigrés musulmans, les barbus, les beurs, les blédards, les lascars, les kailleras, les re-beus et autres zivas sur des points de morale, de mœurs ou de loi. Controverse, dispute, altercation entre blancs, jaunes, gris ou noirs, chacun s’appuyant sur sa différence de couleur, de culte ou de culture, pour se défier de son voisin et à l’occasion pour le rebaptiser d’un nouveau patronyme.
Géo-caricature ou Satire géographique.
Toujours méfiant des caricatures, des miennes ainsi que de celles des autres et afin de mieux définir le contexte paysager de ce récit, il me semble pertinent de citer une interview d’Eric Charmes, directeur du laboratoire RIVES à l’ENTPE, spécialiste des questions urbaines et qui s’emploie à définir les nouvelles formes de dynamiques de territorialisation résidentielle : « La conception dominante de la vie périurbaine reste assez caricaturale : celle d’une vie très matérialiste, repliée sur le foyer familial au sein d’un pavillon entouré de barrières blanches, avec un panneau
« chien méchant », et l’inscription « Sam’suffit »… Le constat d’un fort vote Front National dans certains secteurs périurbains (que l’on a tôt fait d’assimiler au périurbain dans son ensemble) renforce cette imagerie. Celle-ci ne correspond pourtant pas à ce que vivent les périurbains. La vie périurbaine est beaucoup plus ouverte culturellement et socialement que ce qu’en pensent ceux qui ne la connaissent pas. Par ailleurs, le vote Front National, qui peut être spectaculaire dans certaines communes, est moins un vote périurbain qu’un vote de catégorie sociale »…
De fait, les observations et les théories de cet urbaniste nuancent le contexte géographique de ce récit et relativisent la description de Chevillon-Sous-Bois comme le parangon d’une ville FN. En revanche ses recherches sur l’ancrage local ne nous éclairent guère sur les motivations des électeurs du Front et c’est plus du côté de la sociologue Nonna Mayer qu’il est possible de trouver des réponses.
Redéfinir rapidement l’électorat.
En 2014, redéfinir l’électorat du FN, c’est constater que les personnes qui n’ont pas le bac sont clairement plus sensibles aux arguments du FN.
Redéfinir l’électorat du FN, c’est en fait s’interroger sur le vote populaire des ouvriers, des artisans, des petits fonctionnaires, des jeunes. En bref, sur les catégories sociales qui vivent au jour le jour et depuis trente années de crise, dans l’insécurité économique.
Redéfinir l’électorat du FN, c’est en fait s’interroger sur ceux qui font face quotidiennement à la hausse des prix et des impôts, à la stagnation des salaires, à l’enchaînement vain des stages et des contrats de formation et aux menaces de licenciement ou de déclassement.
Redéfinir l’électorat du FN, c’est en fait s’interroger sur ceux qui disent ne pas être solidaires de la société, car la société n’est pas solidaire envers eux.
Redéfinir l’électorat du FN c’est pour moi revenir à mes anciennes années de chômage, de minima sociaux et de travaux au black. C’est ressentir à nouveau cette rage sèche, aphone, cette rancune poujadiste du petit, du rat, du petit rat dans un cul-de-sac.
Redéfinir rapidement la crise.
À Chevillon-Sous-Bois et ailleurs, l’enracinement du FN est avant tout l’un des « effets collatéraux » de la longue crise du capitalisme et de sa gestion néo-libérale, économiquement inéquitable et socialement désastreuse.
À Chevillon-Sous-Bois et ailleurs en France, les gouvernements se succèdent sans que les politiques économiques changent radicalement. Ainsi que le dit Nonna Mayer en 2014 : Pour le FN « le contexte est porteur. Le contexte, c’est celui de la mondialisation », dont la construction européenne représente « la forme la plus concrète ». Dès lors, une partie des travailleurs se sent particulièrement exposée et vulnérable. Ils se vivent comme les victimes de la mondialisation et de l’Europe. La mondialisation : les règles du commerce international et du pouvoir actionnarial facilitent la désindustrialisation et le départ des entreprises dans des pays où les ouvriers sont quasiment des esclaves.
L’Europe : les questions fondamentales (indépendance de la banque centrale, déficits, financement des déficits, rigueur, monnaie, emploi) semblent inaccessibles, car sanctuarisées dans des traités européens et de lointaines institutions. Forte de ses traités, l’Europe dépossède ses états de leurs prérogatives et limite leur souveraineté nationale. Le FN a alors beau jeu de répéter aux travailleurs que l’Europe a ouvert ses frontières aux produits des entreprises étrangères et à toutes les formes d’immigration. Enfin l’euro est par lui décrit comme une monnaie créée pour contribuer à cette libre circulation des personnes et des capitaux, pour donner toute satisfaction à l’Allemagne (l’euro fort) ou aux marchés financiers et en dernière instance pour aider les populations. Dès lors, ces mêmes populations ne peuvent que se sentir prises en otage par les marchés et par les banques. Et c’est ainsi qu’en 2008, les États ont procédé au sauvetage des banques sans aucune contrepartie, pas le moindre début d’une réglementation efficace n’a vu le jour. Rien. Nada. Nothing.
Rien, les chômeurs s’enlisent dans leur quotidien, comptent leurs factures et passent le balai. L’activité des banques et des computers maintient l’enrichissement continu des plus aisés.
Pétition pour la rue NiNi.
NiNi. La rue NiNi. NiNi écrit en blanc sur le bleu profond d’une plaque de tôle émaillée. NiNi, voilà un joli patronyme à donner à une rue de Chevillon-Sous-Bois ou d’ailleurs.
Actuellement une pétition circule pour rebaptiser la rue Le Pen, la Rue NiNi. Cette solution, malgré son apparence saugrenue, va peut-être rassembler les suffrages et permettre aux personnes se disant « Ni de gauche, Ni de droite » d’être représentées. En effet, ce sont majoritairement elles qui, pendant de longues années, ont porté au pouvoir le parti de Jean Marie Le Pen, puis de sa fille. Et ainsi que l’écrivent les pétitionnaires : « il est grand temps de leur rendre cet hommage ».
Au regard du droit, les personnes en désaccord avec la décision de la mairie de changer le nom d’une rue peuvent s’y opposer en saisissant le tribunal administratif qui statuera. En revanche, l’obtention d’un grand nombre de signatures ne confère aucune valeur juridique à leur pétition, seule la pression sur les décideurs politiques qui en résulte peut être décisive. Mais, que peuvent attendre, ces activistes comiques qui, en proposant à leur tour, le sobriquet NiNi, résument ainsi le peu d’espoir qu’ils concèdent à ce monde ?
FIN
La semaine prochaine : Retour à l’emploi
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J’ai beaucoup apprécié vous lire, et j’ai trouvé votre conclusion autour du « NiNi » particulièrement amusante. Lors des dernières élections législatives, certains responsables politiques proposaient déjà un choix « NiNi » aux électeurs. :)