PREMIÈRE PARTIE / Chapitre septième
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Dans le secret d’un jardin du faubourg Saint-Germain, la narratrice rencontre Nadia, jeune femme à l’allure décidée et à la troublante étrangeté. De leur amitié naît un voyage en Toscane, entre les plages désertes de Viareggio et les carrières de marbre de Carrare, où tout semble parfaitement orchestré. Mais sous la lumière italienne, une question lancée au bord d’une piscine — « as-tu quelqu’un ? » — vient fissurer cet équilibre. Peu à peu se dévoile le mystère de Virgile, le fils tant aimé, et d’un père effacé des noces comme du reste de l’année. Récit d’une amitié féminine aux frontières indécises, ce texte explore ce que les silences et les gestes du quotidien disent de nos liens les plus profonds.
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J’avais connu Nadia un mois d’août ; je l’avais rencontrée au « petit parc », appellation d’origine personnelle du jardin Catherine-Labouré, un authentique théâtre de verdure à quelques enjambées de chez moi ; une sorte de cénote parisien, une enclave bucolique dont on évite de parler comme on tait l’existence de certains lieux, par superstition ou par égoïsme. Ici se retrouvent de jeunes parents avec une sage progéniture, les petites classes des écoles catholiques, des dames patronnesses et quelques solitaires au caractère solipsiste, dont je fais partie. Pour y arriver, il y a une entrée cachée et une entrée publique en face de l’Hôtel de Cassini. Cette dernière est une ouverture abrupte et comme à contrecœur, percée dans le long mur de la rue de Babylone dans sa portion la plus égarée, qui traverse deux vastes aires champêtres murées. La première à main droite dans le sens de la circulation, comprend les jardins des Hôtels Matignon et Boisgelin flanquant celui de l’Hôtel de Cassini ; la seconde, à main gauche, c’est-à-dire au sud, c’est mon « petit parc ».
Ce tronçon de la rue de Babylone qui va de la rue du Bac à la rue Vaneau est de ces chemins que l’on n’emprunte guère parce qu’ils ne mènent nulle part. Les pères missionnaires n’y sont plus de passage depuis longtemps et la Pagode à l’extrémité de la rue vers les Invalides n’existe plus ou pas encore, c’est selon les ans. L’autre entrée qui permet d’accéder au jardin se trouve presque à l’opposé, par le très court prolongement en impasse de la rue Oudinot. L’ornementation de ce renfoncement du trottoir est particulièrement hideuse, je n’en dirai donc rien. Il faut ouvrir une grille d’immeuble, tourner à gauche, suivre une sorte de coursive et rejoindre le jardin dans son angle sud-ouest. Devant un piédestal vide sur lequel on tombe, on est à l’extrémité d’une des diagonales du jardin et on a le choix de suivre à droite le mur vers le potager de Laennec ou d’aller à gauche et d’emprunter la longue tonnelle sous les grappes de raisins en saison, le long des mûriers, tout en restant à l’abri du soleil qui l’été frappe durement les carrés de pelouse. Que l’on arrive d’un côté ou de l’autre, il convient, pour rejoindre l’un des nombreux bancs, de suivre les larges allées sableuses formant une croix et délimitant de beaux et vastes quadrilatères de verdure.
Dans cet espace, on rencontre le matin en semaine quelques couples désœuvrés et des personnes seules, tandis que l’après-midi, à partir de seize heures, les parents ou les grands-parents viennent accompagner des enfants sortant des écoles qui se défoulent alors sans retenue. Dès les beaux jours apparaissent par moments des volées de chérubins guidés par un jeune et accort abbé en soutane, escorté d’un duo de jeunes mères souriantes et élégantes sensiblement du même âge (et peut-être de la même famille). Tout ce monde s’installe sur l’une des pièces de pelouse et l’essaim de bambins s’égaye un petit quart d’heure, après quoi on sonne le rappel, on chante, on récite, on catéchise, on admoneste, on rit, on câline ; on respire un peu d’éternité avant de s’en retourner en passant devant l’enclos des simples et des légumes, savamment sauvage avec des héliotropes et un cerisier nain. Lorsque commence l’automne, les deux bancs qui regardent vers le sud, adossés au mur de la maison du jardinier, valent leur pesant d’ensoleillement et sont facilement disputés, tandis que ceux qui leur font face et sont adossés au potager sont certes à l’ombre, mais protègent mieux du vent et des intempéries, il faut le savoir. Partout, c’est une fraîche végétation joliment agencée, une closerie où le regard se plaît à errer, y compris au-dessus les murs qui bordent le jardin vers l’est, derrière lesquels s’élève la façade des soeurs de la Charité, aux fenêtres innombrables. Tout au fond, enfin, du côté de la rue de Sèvres, c’est l’accès au jardin dit « du potager », celui de l’ancien hôpital (style Louis XIII), qui n’existe plus depuis longtemps. Restent les bâtiments restaurés et dénaturés avec au milieu la chapelle d’une élégante austérité. Cette annexe du jardin principal séparée par un mur et une grille est plus minimaliste, et selon moi, beaucoup moins charmante.
On vient sur cette île de quelque sept mille mètres carrés au cœur du faubourg Saint-Germain pour se dépouiller de la ville, y vivre une seconde existence saine et ordonnée, sans craindre de s’égarer dans les incrédulités du moment, protégé des bruits du Monde, que tiennent à distance ceux des enfants qui jouent et grandissent. De toute façon, on ne vaque ici qu’à des occupations dérisoirement essentielles, flânerie, repos, lecture, collations, prière ou méditation. Le regard se repose parce qu’il ne peut pas aller bien loin. J’aime cet endroit et je m’y rends aussi souvent que je le peux. J’y viens me dégourdir l’âme et mon esprit peut y prendre ses aises, s’allonger sans crainte sur l’herbe, parfois même sous les fleurs de cerisier. J’aime au printemps regarder les enfants courir, essayer de s’attraper, se cambrer en ululant, tourner la tête en zigzaguant, accélérer, puis ralentir et subitement se désintéresser de la poursuite pour aller se positionner derrière un noisetier tandis que les mamans assises sur la pelouse, se tenant les genoux, les jambes repliées sous elles, parlent avec un calme sérieux de petites grandes choses. Silencieuses sur leur banc, de vieilles dames immobiles regardent quant à elles à la manière des chats, passer toute cette vie sub specie æternitatis et elles semblent laver leurs yeux fatigués à la fraîche et vivifiante jeunesse.
Un jour, donc, je vis Nadia. C’était une jeune femme d’allure décidée et entreprenante, même si, à l’évidence, ce n’était pas une habituée de l’endroit. On reconnaît les personnes qui ne sont pas familières d’un lieu à ce qu’elles n’intègrent pas naturellement les flux qui s’y trouvent, et notamment ces courants invisibles qui se forment à certains endroits dès lors qu’une activité humaine récurrente s’y constitue. Ce sont des cheminements taillés par l’usage que l’individu doit reconnaître, sans quoi il se retrouvera toujours à contretemps, butant continuellement sur quelque chose ou quelqu’un. J’avais découvert le phénomène la première fois que j’étais allée seule à l’étranger — Londres —, où mes parents m’avaient envoyée pour que mon esprit encore tendre se frotte à une culture qui ne se laisse pas si facilement approcher, contrairement à ce qu’on croit. Autant mon père était un latiniste distingué, autant ma mère vénère la britannicité au point d’ajouter aux efforts du paternel pour me faire aimer Virgile dans le texte, les siens en me lisant les Lays of Ancient Rome de Macaulay les dimanches en fin d’après-midi. Elle les savait pratiquement par cœur et souhaitait en me les récitant que j’éprouvasse autant de plaisir qu’elle, mais, soit en raison de mon manque d’enthousiasme, soit parce que la lubricité d’Appius Claudius envers la vertueuse Virginia lui semblait trop immorale, nous n’allâmes pas plus loin que le lac Régille et l’on préféra m’envoyer dans les îles apprendre moi-même ce que je ne pourrais longtemps ignorer. Je trempais ainsi pour la première fois mes lèvres dans de la bière en rougissant (c’était probablement ce que l’on attendait de moi), et ce fut l’extrême limite de mes dérogations.
Je demeurais alors à Earl’s Court chez des connaissances de mes parents et chaque matin, durant près d’un mois, je sortais tôt pour rejoindre mes cours, marchant le plus longtemps possible vers Covent Garden, finissant cependant par descendre sous terre pour prendre le tube (Piccadilly line) ou monter dans un Routemaster de la ligne 19. C’est de cette façon que je découvris comment les habitués des trajets s’acclimatent à certains flux, par exemple le côté gauche du trottoir, de l’escalier, dans le couloir ou dans la traversée d’un square. La première fois que je me mêlai à la foule pour en suivre le mouvement, instinctivement, je me plaçai sur le côté droit et me retrouvai systématiquement face à quelqu’un en faisant obstruction. De là, je compris que dans la plupart des endroits que les individus traversent ou empruntent, existent des parcours implicites qui ne sont pas nécessairement les plus courts ou les plus évidents, mais qui sont néanmoins bel et bien inéluctables. C’est de la même façon que je reconnais un touriste dans ma ville et que je reconnus Nadia dans mon « petit parc ». Elle était arrivée par la grande entrée et s’était arrêtée un instant sur la petite esplanade avant de descendre les six marches qui mènent à proprement parler au jardin. Elle regardait devant elle, à gauche, puis à droite, comme si c’était dans une arène qu’elle allait descendre. J’étais intriguée parce que dans son attitude, il n’y avait rien de ce qu’on pouvait attendre d’une personne « étrangère ». Ceux qui viennent pour la première fois ici s’arrêtent en effet dans un premier temps sur cette terrasse-belvédère, mais il y a dans leur regard soit de l’humilité, soit de l’étonnement avec parfois une pointe d’émerveillement, une attitude tout à fait séante au sentiment de surprise que cause la découverte de ce monde préservé. Nadia, elle, avait regardé ce cosmos sans aucun étonnement, sans la moindre gêne ni pudeur et même tout à fait franchement, s’intéressant avec insistance aux enfants en bas âge tenant à peine sur leurs jambes, qui essayaient de taper du pied dans le ballon que leur maman posait devant eux. Elle avait eu le même comportement avec les vieilles personnes assises sur les bancs, n’hésitant pas à plonger son regard dans le leur, ignorant cependant les serpentages bruyants des préadolescents qui se pourchassaient ou les habitués posés çà et là, allongés ou assis sur l’herbe. Elle resta ainsi un long moment, paraissant vouloir tout regarder, tout absorber, y compris mon attention. Je constatai en effet qu’elle m’avait vue et peut-être avait-elle compris que c’était près de moi qu’il y avait une place disponible dans ce caravansérail. Elle descendit donc les marches, doubla une arrivée de famille avec son équipage de poussettes et alla sans hésitation dans ma direction. J’avais senti son regard se poser sur moi à la manière d’un grappin qu’elle avait lancé et, de fait, elle vint s’installer sur mon banc. Une heure plus tard, nous parlions de son nouveau travail dans le quartier, de son fils de huit ans qui aimerait sûrement venir jouer ici et de l’élégance un peu périmée de certains autochtones. Nous discutâmes de tout cela avec une grande simplicité, facilement et sans le moindre tâtonnement. Moi qui ne suis pas d’une nature sociable sans être rebutante, mes défenses furent ce jour-là subjuguées par Nadia ; elle avait en effet cette surprenante capacité à modifier naturellement la surface extérieure de sa personnalité pour qu’elle s’adapte à celle de l’autre dans une parfaite adhésion et une congruence quasiment magnétique. Si elle avait eu un esprit maléfique, sans aucun doute que Nadia eût été un formidable fléau, mais heureusement, ce n’était pas le cas, elle était au contraire d’une amabilité considérable, d’une grande douceur d’esprit, presque moelleuse, toujours prête à entendre et capable d’oublier, ce qui n’est pas si commun. Une plante rare, voilà comment Nadia m’apparue la première fois, comme un végétal tant elle semblait naturellement posée où elle se trouvait, bienveillante d’apparence et dispensatrice de sérénité. De rien nous devînmes amies par génération spontanée. Je lui racontai l’histoire du jardin, les visions de cette Catherine Labouré qui n’était pas loin, allongée en cornette dans une châsse de verre, apprêtée et en odeur de sainteté, et elle m’avait écoutée, mais sans vraiment s’intéresser à cet étalage de chair plus ou moins morte et aux miracles en sautoir. De toute façon, l’éternité n’était pas pour Nadia un sujet de méditation, elle était bien trop palpitante. Pour ma part, je ne suis pas non plus particulièrement portée sur l’eschatologie. Les fins dernières ne m’inspirent aucune tentation et si je m’intéresse à ces petites choses vaines et peut-être ridicules, par exemple la cornette, la châsse, les signes, et cætera, c’est qu’avec le temps, en s’ajoutant les unes aux autres, elles ont fini par se constituer en pensées, puis en croyances et en certitudes, par bâtir des villes, des quartiers, percer des rues et planter des jardins comme mon « petit parc » qui lui, me plaisait vraiment beaucoup. Je le dis à Nadia qui s’en fichait un peu, mais nos esprits s’emboîtèrent cependant très bien et elle m’écouta avec une grande empathie. Même le contact physique entre nous avait été concluant, alors que je suis plutôt récalcitrante à tout ce qui est de cet ordre. J’évite le plus possible qu’on me touche et toucher intentionnellement une chair restera toujours une épreuve pour moi, cette molle substance du vivant me semble en effet bien trop autonome et même douée quelquefois d’une vie propre, aussi je m’en méfie et l’intimité des autres m’écœure presque autant que la mienne. Étrangement, pourtant, la proximité physique qu’il y avait eu cette première fois entre Nadia et moi avait été apaisante et agréable, et il me plaît à croire que je dus produire chez elle un effet plus ou moins similaire.
Elle n’avait pas d’amies proches, mais elle s’entendait assez bien avec quelques parents d’élèves de l’école où allait son fils. Ils se voyaient parfois le week-end et partageaient certaines activités « par pur intérêt », disait-elle, c’est-à-dire pour son fils, auquel elle était toute dévouée et pour qui elle pouvait devenir excessivement manipulatrice, inquiétante même, à la voir se durcir comme un bloc de granit massif quand il était question de l’intérêt de cet enfant. Il émanait de cette relation maternelle une curieuse sensation oppressante, notamment lorsque Nadia parlait de son fils, de ses faits et gestes, de ses réflexions d’enfant, bref, de sa vie ordinaire de jeune garçon de huit années, on assistait alors chez sa mère à l’incarnation très réelle d’une puissance absolue et sans limites, ça m’impressionnait beaucoup. Nous n’évoquâmes qu’une seule fois le géniteur, mais plus tard, lorsque nous fûmes en Italie, et l’individu paraissait n’avoir jamais existé. Un jour que, dans le cours d’une discussion, je lui demandai si son fils lui posait des questions au sujet de son père, elle m’avait répondu d’une façon assez obscure « il sait déjà que les pères n’existent pas plus à Noël que le reste de l’année. » Elle avait dit cela sans aucune espèce d’humeur, de ressentiment ou de superbe, et ça m’avait surprise parce que Nadia avait une notion bien définie et plutôt conventionnelle de la famille, nous en parlions souvent au petit parc en observant les fratries. Pour autant, elle n’était pas de ces personnes qui revendiquent la maternité comme seule racine et tuteur d’une existence accomplie, et cette possible équivoque engendrait de sérieuses méprises dans sa vie sentimentale. Elle y souhaitait par exemple, la présence d’un homme, qui sans n’être qu’un amant, ne montre en aucune circonstance et en aucune manière de marques d’affection pour son fils. C’était compliqué parce que, jolie comme elle l’était, Nadia était très courtisée, et il fallait que celui qui accède à son intimité ne soit ni une simple affaire de sexe ni un zélateur prosélyte de la recomposition des familles. C’était une gageure considérable, un défi à toutes les intentions, bonnes comme mauvaises, si bien que Nadia oscillait entre la femme insatisfaite et la Mère Courage.
Je compris plus tard la raison de cet empêchement. Je la compris tandis que nous visitions le nord de la Toscane, où nous étions parties en vacances à la mi-septembre avec l’idée de visiter entre autres les carrières de Carrare. J’avais eu à travailler sur un numéro spécial « voyage », abondamment illustré, dans lequel la région était présentée de long en large et nous avions été impressionnées par ces paysages majestueux. Et puisque l’Italie faisait partie de notre liste (voyages, découvertes, vacances), nous partîmes une dizaine de jours dans une jolie maison sur les hauteurs de Viareggio appartenant à un architecte qui louait à l’occasion cette vaste demeure tout en haut d’une sérieuse grimpette en lacets. Elle était difficile à trouver, mais possédait une vue exceptionnelle sur la Versilia. Nadia l’avait dénichée je ne sais où, et ce que nous avions dû débourser pour y villégiaturer avait été raisonnable.
Ce fut un séjour exactement parfait où tout fut à la juste place, temps et lieu, à commencer par le trajet entre Pise et Viareggio : un agréable périple à travers la campagne du littoral, avec les clochers à campanile à l’entrée de chaque village au bord de la route étroite, des petits ponts en forme de bosse au-dessus de ruisselets, la curieuse végétation alpino-méditerranéenne et les montagnes à droite, tandis qu’à gauche s’étendait tout en tendresse un ciel de mer ligurienne.
À peine arrivées et installées, nous avions repris la voiture pour aller jusqu’à la plage, traversant pour y parvenir des faubourgs balnéaires dont l’architecture appartenait aux années soixante. L’immense plage de Viareggio me plut particulièrement, ponctuée qu’elle était de centaines de parasols et de transatlantiques bleu pâle, bleu foncé et jaune, rigoureusement alignés en d’innombrables rangs et colonnes sur le sable ; une plage cependant absolument vide, tout à fait déshabitée en cette arrière-saison. Pour pouvoir se baigner, il fallait franchir une première enceinte de restaurants, y payer sa place de transat et accessoirement retenir une table pour le déjeuner (ce que nous fîmes) et suivre ensuite les allées de parasols pour atteindre le rivage. L’eau n’était pas vraiment chaude, suffisamment néanmoins pour que l’on y restât un long moment à discuter, le corps à demi immergé face aux montagnes. Nadia avait nagé quelques minutes, je l’avais imitée, puis nous refîmes en sens contraire le chemin entre les rangs de transats pour aller déjeuner presque en maillot de bain. La dame corpulente qui jouait aux cartes avec l’un des serveurs, et à laquelle nous nous étions présentées à notre arrivée, nous servit comme elle l’eût fait pour ses propres filles, en posant devant nous des assiettes pleines avec un grand sourire, les yeux plissés par la joie simple de faire plaisir. Repues, nous étions retournées nous étendre sous nos parasols et la journée passa idéalement. Nous lûmes, barbotâmes encore un peu, dormîmes quelques quarts d’heure, papotâmes de nouveau allongées côte à côte jusqu’à ce que la fin d’après-midi nous invite à la laisser aller à son sort vespéral. Nous nous étions alors revêtues et avions quitté cet endroit magnifiquement fantomatique, nous promettant de revenir les années suivantes, non sans avoir une pensée pour ma mère, qui aurait certainement aimé que je lui rapporte un peu de ce sable où étaient mêlées les cendres de Shelley.
Trois jours plus tard, nous poussâmes jusqu’à un minuscule village posé très loin sur un pic que l’on pouvait voir de chez nous et dont la singulière disposition nous intriguait. De ce point de vue, pensions-nous, la région devait pouvoir être contemplée tout entière, sans compter le pittoresque du lieu ! Et, s’il fallut un peu de temps pour le trouver et l’identifier sur une carte, pour tracer l’itinéraire et y parvenir, nous avions été largement récompensées de nos efforts. On y trouva une table pour dîner au Tre Terrazze, un vieil établissement familial dont la pérennité ascendante et descendante pouvait se suivre sur les photographies mal encadrées qui étaient accrochées aux murs. On y entrait par une porte étroite qui donnait sur une placette en mouchoir de poche, mais la majeure partie du bâtiment se situait en bordure d’à-pic, peut-être même — et probablement — au-dessus du vide. Pour le trouver (nous y arrivâmes par hasard), il fallait à l’entrée basse du village fortifié franchir une porte antique monumentale sur laquelle s’effaçait une vierge en fresque. Ici, on soufflait un moment, les mollets durcis par l’effort qu’il avait fallu pour gravir pas moins d’une demi-douzaine d’escaliers tortillards étroits et abrupts. Nous dûmes ensuite suivre des ruelles tordues ombrées par les murs de pierre. Tout dans ce village était étroit, pentu et extrêmement vieux, mais aussi extrêmement fier et d’un certain côté somptueux. Installées sur l’une des trois terrasses de l’établissement, nous eûmes un panorama à couper le souffle, un Fra Angelico en trois dimensions avec le soir lumineux de septembre, la Toscane montagneuse, le ciel qui s’éteint lentement sur la mer, quelques filaments étirés autour d’un soleil pâle, une pente rocheuse vers la droite, prémices des contreforts apennins et, déjà, une tranquille pénombre qui s’avançait dans la vallée, les lumières des villages s’allumant sous nos yeux les unes après les autres tandis que montait dans la nuit naissante une fumée indolente. On nous fit goûter au gibier en sauce, aux pâtes au ragù, aux délicatesses de la casa, et nous bûmes aussi un peu…
Heureuses de cette découverte, durant la semaine, nous battîmes consciencieusement la région. De Lucques, une cité toute carrée, bien riche et bourgeoise, nous remontâmes vers Carrare, une ville du Far West à la mode Renaissance ; Dawson City en version toscane, le marbre en remplacement de l’or. Du marbre en effet partout ! Dans les têtes, les yeux, les mains, les narines, dans les commerces, dans les monuments, dans les rues, dans l’air. Tout pour le marbre, tout par le marbre, un or blanc découpé en gros blocs plus haut dans la montagne, à même le paysage et pour lequel tous, sans exception, travaillent directement ou indirectement. Étrangement, on sentait dans l’air de cette ville quelque chose en suspension de l’ordre de la colère ou de la résignation, de la méfiance en tout cas, comme un reste refroidi d’insurrection. En nous promenant le long des méandres presque à sec du Carrione bordé par tant de façades délabrées, nous ressentions l’air piquant qui descendait vivement des contreforts et apportait une lumière froide et éteinte, aussi, nous n’étions restées que peu de temps pour monter directement vers les carrières à quelques kilomètres et y passer une partie de l’après-midi. Nadia, qui, selon son caractère, était tranquillement heureuse, se satisfaisait de tout et n’avait pas été incommodée par cette ambiance quelque peu sinistre de la ville qui, moi, m’avait un peu troublée.
Elle appelait matin et soir son fils, qui était chez sa grand-mère, pour lui raconter en détail notre périple. Elle lui envoya par messagerie une photographie de nous deux coiffées d’un casque de chantier et affublées d’une chasuble jaune fluo deux fois trop grande pour nous. C’était un équipement obligatoire, et le jeune homme que nous avions engagé comme guide pour aller dans les carrières nous avait certes flattées, dans un anglais très italianisant, mais il s’était aussi gentiment moqué de nous quand il nous avait fait poser pour la photographie au point le plus haut des carrières, avec à nos pieds et tout autour, un paysage pour les titans, taillé, tranché à même la montagne, morcelé en cubes de trente mille kilos. Nous avions une vue à couper le souffle sur les différents chantiers, des zones de plusieurs kilomètres carrés reliées les unes aux autres par des pistes poussiéreuses en lacets qu’empruntaient à une vitesse folle des camions haut perchés, massifs et musculeux, conçus pour transporter un seul de ces blocs de marbre de trente tonnes. On nous avait fait attendre dix-sept heures pour monter jusqu’à certains endroits et éviter ainsi le gros de cette noria de machines qui filaient à une allure infernale vers le port. « Ils sont payés à la rotation » avait dit Giorgio, et « c’est chacun pour soi, mieux vaut s’écarter rapidement, ils ne s’arrêteront pas ». Nous étions saisies, Nadia et moi, par ce paysage dantesque où l’air jusque très haut dans le ciel était comme cotonneux, saturé de poussière de marbre. Près du Range Rover arrêté en bord d’une piste, nous regardions avidement dessous nous les formidables falaises verticales parfaitement découpées en escalier avec les essaims de camions porteurs qui ressemblaient à des fourmis de l’endroit où nous étions.
Notre guide nous expliqua longuement le fonctionnement et l’utilité de tous ces câbles rouillés tendus d’un bord à un autre d’une montagne, traversant les espaces sur des centaines de mètres, du haut vers le bas. « Ce sont les scies, des câbles qui tournent entre les machines, là-bas tout en haut, et là-bas en bas. Elles ne sont plus utilisées aujourd’hui. » « Vous voyez ? (il pointait son doigt en direction d’une falaise à un demi-kilomètre), entre là et là (le doigt avait fait une ligne droite dans le ciel pour rejoindre un terrassement mille mètres plus bas vers un baraquement), eh bien avant, il y avait une montagne. » Elle n’y était plus, elle avait été découpée consciencieusement en blocs de trente tonnes, descendus au port et emportés par des cargos sur les mers et les océans. Nadia montra un massif rocheux qui semblait encore vierge, mais dont le flanc était percé de trous. « Le marché noir, dit Giorgio. Les pilleurs venaient extraire du marbre de façon illégale pour le revendre. C’était il y a longtemps, une cinquantaine d’années au moins. Aujourd’hui on ne les exploite pas, les galeries sont souterraines et personne ne sait comment elles ont été creusées, c’est trop dangereux », too dandgérouss, disait-il.
On lui donna le double de ce qui était prévu. Il nous avait promenés partout pendant trois heures, sauf sur certains chantiers où il y avait encore de l’activité, et Nadia n’avait pas pu retenir une exclamation quand il avait raconté que, parmi les ouvriers qui étaient chargés de découper les blocs en choisissant avec une grande précision où entamer le marbre, une corporation très fermée qui formait une véritable aristocratie, il n’en restait pas beaucoup qui avaient encore tous leurs doigts. Moi, je m’étais demandé si ce n’était pas pour nous impressionner qu’il avait terminé la visite par cette anecdote, quoi qu’il en fût, il nous remercia chaleureusement pour la gratification que nous lui avions octroyée et en descendant la piste pour nous raccompagner jusqu’à notre voiture, il nous raconta qu’il faisait le guide en attendant de partir l’année prochaine pour Londres, où il irait terminer ses études d’ingénieur. Bien sûr, avait-il ajouté, il reviendrait ensuite à Carrare pour y travailler. Son grand-père y avait travaillé, et son père y travaillait encore. Ça avait beaucoup plu à Nadia, notre promenade sur les hauteurs. Le lendemain, elle en avait parlé abondamment pendant que nous prenions notre petit-déjeuner sur la terrasse près d’un datura et d’un bougainvillier en pleine floraison.
C’était elle qui se chargeait des repas. Sans même en avoir parlé, nous nous étions instinctivement organisées. Pour elle, les tâches ménagères et pour moi les courses. Un matin que, revenant de l’épicerie du village, je déposais sur la table de la cuisine les commissions qu’elle débarrassa aussitôt d’un seul mouvement tournoyant, rangeant tout à la bonne place, placards, tiroirs, corbeilles, garde-manger, réfrigérateur, elle fit remarquer que nous ferions un couple exemplaire, et cette réflexion lancée dans un rire juvénile se ficha profondément dans mon esprit, comme tout ce qui chez moi nécessite un temps de décantation pour être mieux appréhendé ou qui atteint les limites de mes certitudes. Se pouvait-il, que dans les actes ordinaires, l’accord des gestes et leurs complémentarités soient à ce point substantiels qu’ils justifient une relation de couple ? Faute d’expérience ou même d’exemples suffisants, j’étais incapable d’y apporter une réflexion contributive, le sujet était cependant d’importance, puisque Nadia l’avait évoqué et, lors de l’après-midi de farniente que nous nous étions octroyé au bord de la piscine, elle lança la discussion à propos des hommes et des relations que l’on pouvait entretenir avec eux. L’inconscient trouve toujours sa voie, me disais-je en repensant aux propos du matin. Cela faisait plusieurs jours que nous étions installées et nous étions tout à fait bien, l’aménagement de la maison s’y prêtait, chacune avait sa chambre, sa salle de bains, son dressing, les pièces étaient disposées sur plusieurs demi-niveaux et l’on pouvait s’y trouver soit seule, soit ensemble sur un canapé, un fauteuil, à un bureau pour lire, consulter sa messagerie ou discuter de ce que nous ferions les jours prochains. Il y avait ainsi une distance suffisante pour que nous nous sentions proches l’une de l’autre exactement comme il fallait. Tout avait réussi jusqu’à présent. Il n’y avait eu entre nous aucune divergence concernant nos activités, ni elle ni moi n’avions eu besoin de rallier l’autre à ses propres choix, nous étions d’accord en même temps sur les mêmes choses et, si nous nous étions égarées pour aller à Lucques (Nadia pensait devoir prendre une direction et moi, une autre), en fin de compte, nous nous en étions félicitées puisque nous avions découvert au détour de l’égarement une petite église au clocher crénelé, méconnue de nos guides et qui avait si bien échappé aux incertitudes des temps que nous ne pouvions pas perdre le nôtre en nous y arrêtant pour la visiter.
Jusque-là, donc, tout avait été en équilibre sans effort de notre part pour le maintenir, et voilà que Nadia se mettait à évoquer les relations humaines dans ce qu’elles ont d’inconstance, en nous incluant toutes les deux. Le soleil nous chauffait doucement la peau, l’air était parfumé et après avoir fait quelques longueurs dans la piscine, tandis que je lisais une nouvelle fois la triste fin d’Hilzonde au royaume de Münster, Nadia, qui se séchait avec une grande serviette me demanda si « j’avais quelqu’un ». La formulation hasardeuse et la rudesse de la question me heurtèrent et mon esprit s’emballa derechef. Quelle suite de réflexions avait bien pu faire germer dans l’esprit de mon amie cette question incongrue ? Je ne voyais rien autour de nous de différent par rapport à la veille, tout y était semblablement agréable, paisible, et les jours à venir qui étaient déjà organisés promettaient une relative félicité. « Je n’ai jamais eu personne », répondis-je d’un ton léger et sans quitter des yeux mon livre pour éviter une discussion malséante et conserver le sujet dans l’insignifiance. « Moi, j’ai mon fils », fit-elle en s’allongeant sous l’olivier, et j’eus alors l’impression que c’était ce qu’elle venait de dire qui était important, que sa question ne s’adressait pas tant à moi qu’au reste de l’humanité. Ça me rassura, mais incomplètement, comme lorsque l’on pense avoir échappé à un coup dont on se rend compte qu’il ne nous était pas destiné, et c’est cette proximité d’un hasard délétère qui me donna moi aussi l’envie de dire quelque chose de facile et d’évident, et je pensai alors, « moi, j’ai toi ! »
Je m’abstins évidemment de le dire à voix haute, elle n’aurait pas compris. J’étais allongée sur un volumineux canapé d’extérieur et, dans ma position, je voyais les deux jolis pieds de Nadia croisés l’un sur l’autre, ils me faisaient penser à ceux d’un Christ sur la croix. Depuis notre arrivée, lors de nos visites, nous avions vu plusieurs scènes religieuses et certaines fois, la représentation grandeur nature était positionnée de telle sorte qu’étant obligé de lever la tête pour la voir, le regard se portait alors au niveau des pieds transpercés du supplicié posés l’un sur l’autre, toujours joliment proportionnés, comme le sont ceux de Nadia près de moi, allongée au bord de la piscine. La deuxième nuit qui avait suivi notre visite à Carrare, j’avais rêvé que je me tenais à l’endroit où nous avions été photographiées en surplomb des carrières, le ciel était blanc, sfumato de poussière. J’étais un sculpteur, Michel-Ange, pourquoi pas, venu choisir son marbre pour sa Pietà et comme l’avait fait notre guide Giorgio pour nous montrer les différentes variétés de pierres, je faisais moi aussi rouler quelques éclats de marbre dans la main pour les faire jouer dans la lumière. À présent que j’avais sous les yeux en perspective les pieds nus de Nadia, je me disais que c’était peut-être parce qu’il émanait d’elle un peu de mysticisme avec une certaine immatérialité et parfois même d’évanescence, de douceur ou encore de candeur que venaient à mon esprit ces évocations religieuses du Christ sur la croix ou dans les bras de sa mère en marbre statuaire. Mon amie était telle que je la connaissais, mais ici, en Toscane, c’était différent, je me sentais à ses côtés comme imprégnée d’elle, ointe de son innocence d’âme et sous la lumière molle ou dure selon les heures ; dans l’air qui sentait la mer ou la montagne, Nadia paraissait l’une de ces figures légendaires que nous croisions dans les églises et autres lieux des temps anciens. Sa réponse, « Moi, j’ai mon fils », résonnait du poids de toute cette autorité fabuleuse. « Oui, toi, tu as ton fils », lui répondis-je alors d’un ton léger, le nez dans mon livre, mais en pensant très sérieusement et même le plus sérieusement du monde : « Et moi, j’ai toi. »
Ce fils s’appelait Virgile. Bien sûr, ce nom avait été l’un des points d’entrée de notre relation. Elle m’avait dit que c’était elle qui l’avait choisi, mais j’avoue en avoir douté, il me semble plutôt qu’elle ne voulait pas attribuer quoi que ce soit au géniteur, mais ce n’est qu’une supposition. Jusqu’à présent elle n’avait jamais évoqué cette personne et ce fut là au bord du soir d’une fin d’été, qu’elle m’en parla ; c’était un homme avec qui elle avait travaillé, bien plus âgé, qui était marié et duquel elle avait voulu avoir un enfant. Depuis que j’avais rencontrée Nadia et à mesure que nous faisions connaissance, je m’étais familiarisée avec sa personnalité singulière et m’y étais en quelque sorte adaptée. J’avais plusieurs fois rencontré sa mère ainsi que Virgile, qui vivait sous deux toits, celui de sa mère et celui de sa grand-mère, voisine de deux rues. C’était un gentil garçon plein de vitalité, au regard peut-être un peu trop inquiet, mais qui paraissait tout à fait à son aise entre ces deux femmes. Et c’est en Italie, près du datura et du bougainvillier, que je compris que ce père, qui n’existait pas à Noël ou le reste de l’année, était presque moins celui de Virgile que de Nadia, y compris lorsqu’elle l’invitait à venir chez elle pour la prendre dans ses bras et la rassurer, comme le ferait un père avant de lui faire l’amour et un enfant comme un amant. Je compris mieux aussi ce double foyer d’amazones ou de Scythes, et m’étonnai presque que Virgile ne fût pas plutôt nommé Hippolyte. Nadia non plus ne connaissait pas son père. Sa mère avait toujours refusé de lui révéler les circonstances de sa naissance, se contentant de dire que c’était une personne de passage, qu’elle et lui étaient jeunes, qu’ils avaient été attirés l’un vers l’autre, que « c’était tout ». D’ailleurs, il devait ignorer qu’elle avait été enceinte et qu’une fille était issue de leurs étreintes éphémères. Elle ne s’était jamais mise en ménage et n’avait pas eu de relations durables, selon les dires de mon amie ; les promesses et les propositions n’avaient cependant pas dû manquer, sa mère était en effet d’une admirable constitution, racée, grande et d’une élégance innée. À son âge, elle était encore tout en éther, comme Nadia, mais différemment, conservant dans sa manière d’être un soupçon d’insouciance avec une pointe de dérèglement des sens qui autrefois avait dû être considérablement attirant. Était-ce pour ces raisons que Nadia avait un penchant pour les relations sentimentales compliquées et souvent impraticables, attirée qu’elle était par les hommes formellement mûrs de corps et d’esprit, autant pères que soupirants ? Je n’osais évidemment pas lui dire le fond de ma pensée. Comment aurais-je pu lui expliquer mon intuition que les postulants qu’elle trouvait à son gré étaient surexposés à sa jeunesse, à son physique et à ses bonnes dispositions sensuelles, et qu’il n’y avait aucune raison dans ces conditions qu’ils ne cédassent point au désir que Nadia avait de les séduire, tandis que ce qu’elle attendait était bien trop éloigné de ce qu’elle leur donnait. C’est ce jour-là, sous l’azur toscan, alors que nous étions allongées près de la piscine dans le soir tiède, que je compris comment nous pouvions être si intimes dans nos sentiments et si proches dans notre entente. Eli, Eli, lama sabachthani.
La seule journée de notre séjour qui ne nous satisfit pas complètement, sans pour autant être désagréable, fut la visite de la ville de Pietrasanta. Notre maison était sur les hauteurs à quelques kilomètres et nous n’avions pas encore eu l’occasion d’aller voir cette cité. Jusqu’alors, nous avions toujours eu l’impression d’être exactement au bon endroit au bon moment et d’en profiter le plus complètement possible, et j’appréciais pour ma part le rendement de cet ordonnancement, mais à Pietrasanta, il y eut un léger dérangement dans ce mécanisme, minime, certes, mais suffisant pour causer de l’inconfort. Nous allions dans la ville, marchions dans les rues, visitions les lieux que nous recommandaient nos livres, et une sensation de dissonance ne nous quittait pas. Partout, y compris devant la cathédrale et au pied de l’étonnant campanile, nous nous sentions en décalage, sans savoir d’où venait cette impression, qui n’était ni de l’ennui ni du désintérêt. On nous avait dit que les artistes du monde entier venaient là pour fondre le bronze ou tailler le marbre qui arrivait tout droit de Carrare. Certains s’y étaient installé, et la ville, qui revendiquait fièrement ce goût pour les beaux-arts, proposait partout une flopée d’œuvres aussi bien en intérieur qu’en extérieur, de l’ancien, du très ancien, du moderne et du contemporain, sans distinction. Sous l’une des arcades d’un ancien couvent de la Renaissance qui avait été transformé en « musée-laboratoire », nous tombâmes sur une gypsothèque où l’on avait déposé pêle-mêle des statues, des modèles à l’échelle ou au demie, des épreuves d’artiste, des moulages, des copies, adossées, posées, accrochées, installées côte à côte, présentées de la même façon que les corps séchés chez les Capucins à Palerme. Se promener au milieu de ce chaos anatomique était un peu sinistre, d’autant que nous étions toutes les deux seules, le personnel étant parti déjeuner. Chacun de nos pas sur le dallage demi-millénaire (un cartel l’indiquait) était aussitôt étouffé par l’air chaud que l’épaisseur des murs maintenait difficilement à distance. Au-dehors c’était du feu qui tombait verticalement, coulant le long des murs, chauffant jusqu’au blanc tout ce qui n’était pas à l’ombre. Nous passâmes par un long péristyle ouvert, sous l’œil mort des marbres, des staffs, des plâtres, prenant garde à ne pas respirer trop fort, marchant lentement et ne nous interpellant qu’à voix basse. L’impression de se trouver dans un mausolée aurait été complète si cette coursive ne donnait pas sur un espace extérieur abandonné, qui servait à la fois de parking sauvage et de lieu de stockage pour les matériels au rebut. Malmenée par la canicule, une rare végétation mutante prospérait entre les carcasses de climatiseurs et le long des gouttières inutiles, les quelques voitures garées étaient quant à elles couvertes d’une poussière blanche, les pare-brise, occultés par des panneaux réfléchissants. En regardant ces deux morceaux d’Italie, d’un côté le pavé en mosaïque qu’avaient foulé les Médicis et de l’autre, le sol pulvérulent de cette presque décharge, jusque dans les os, on ressentait les cinq cents ans qui les séparaient, la mesure de l’espace qu’il y avait entre l’ombre et la lumière. Nous déambulâmes encore quelque temps dans la ville pour avoir bonne conscience, puis nous repartîmes sur nos hauteurs où l’on pu respirer de nouveau librement. Nos opinions furent identiques, on se félicitait d’avoir réservé cette visite pour le dernier jour, ça avait été une sorte de réacclimatement, une manière de reprendre pied dans nos existences.
Le voyage du retour fut aussi facile que celui de l’aller. Nous n’étions ni désolées de quitter l’Italie ni particulièrement contentes de rentrer parce que rien n’avait manqué et rien n’avait été de trop. Lorsque le taxi, après avoir déposé Nadia chez sa mère où elle retrouva Virgile, avait poursuivi sa course jusque chez moi, je ne cessai pas de regarder vers l’extérieur, frottant mes yeux à ma ville retrouvée. Il faisait beau, c’était le milieu d’après-midi, l’heure la plus exquise de la fin septembre à Paris, où l’été, qui sent sa fin prochaine arbore toutes ses victoires, lumières, couleurs, senteurs, profondeurs. Je me sentais bien, tout à fait calme, repue d’espérance, prête à retrouver mes nuits, et me colleter avec mon mauvais sommeil. Il me restait trois jours de congé avant de retourner au bureau, je n’avais absolument rien envisagé pour les occuper, et c’était une sensation exquise de ne pas avoir d’intentions, de projet ou même d’envies. C’était même la meilleure façon de ne pas avoir à chercher un chemin qui y mène.
Fin du chapitre septième
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La nuit est un jour comme les autres
Parution : Octobre 2026 — Éditions Vérone — Broché, 422 pages
ISBN : 979-10-423-1687-7
PRIX : 32,50 €
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