PREMIÈRE PARTIE / Chapitre huitième
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Quel mot ordinaire peut donc bouleverser une existence ? Telle est la question que se pose la narratrice après que Nadia, lui a lancé au téléphone, sans façon, un « j'ai été très heureuse » qui la laisse hébétée pendant des jours. Pour comprendre la singulière physique de ce choc verbal, elle entreprend de disséquer le mécanisme de leur amitié, cette complémentarité où l'une est tout ce que l'autre n'est pas. Mais entre lectures boulimiques, doutes biochimiques et silences de palier, une interrogation plus vertigineuse affleure : et si le bonheur affiché de Nadia était le miroir inversé du sien ?
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Par quel phénomène un mot arrive-t-il à acquérir une masse suffisante pour ébranler la nature la plus intime d’un individu ? Non pas un mot extravagant ou particulièrement inhabituel, mais un mot ordinaire et d’usage courant dont les acceptions sont connues et admises par le plus grand nombre et qui, pourtant, est capable, en faisant levier, de modifier les choses jusqu’à soulever des mondes, traverser les plus solides cuirasses, diluer en boue des certitudes de granit ou d’éteindre des colères divines.
Je suis de ceux qui acceptent l’idée que nous vivons pour et par les mots ; que sur leurs empilements, nous avons pu construire nos maisons et nos existences, que nous les utilisons quotidiennement ainsi que des outils, apprenant depuis notre plus jeune âge à les manier comme nous avons appris à manier le feu, même si on est autrement surpris d’être atteint et blessé par un mot que par un retour de flamme. Dans ce genre de circonstances, l’expérience des autres ne vaut rien. Quand on voit quelqu’un dont la peau a été exposée à la flamme, il n’y a pas long à réfléchir pour se méfier des effets du feu, alors que devant une personne qui vient d’être blessée par un mot, on ne sait généralement pas quoi faire ou penser et on ne voit pas ce qu’on peut envisager pour se prémunir, d’ailleurs, ça ne nous vient même pas à l’esprit.
Ainsi, je fus surprise par un mot qui m’avait atteinte au moment le plus inopiné. Ce coup, c’est Nadia qui me l’avait donné le surlendemain de notre retour, tandis que nous nous parlions au téléphone. Elle m’avait appelée pour me raconter ce qu’elle avait fait durant ces deux journées en me relatant par le menu chacun de ses actes, tous relativement insignifiants, mais qui, dans sa bouche prenaient presque toujours une forme un peu romanesque. Était-ce le débit de sa voix et la manière dont elle présentait les choses qui étaient plaisants ou simplement parce que c’était mon amie, quoi qu’il en soit, chaque fois je trouvais de l’intérêt dans ce qu’elle me racontait. Ce jour-là, elle me parla de son fils et de sa mère, qui avait été contente de s’en occuper durant notre escapade, ravie d’aller le chercher à l’école et de socialiser avec les parents d’élèves. Elle me raconta également comment son patron avait été soulagé de retrouver son employée, sans laquelle il était un peu perdu, puis elle me rapporta ses échanges avec un voisin à propos d’une fuite d’eau qui ne la concernait pas. J’écoutais plaisamment ce babil, pas seulement parce que j’aime écouter les gens, mais aussi parce que j’aimais entendre mon amie me parler de ces « riens » qui constituaient les reliefs de sa vie. Elle revint à notre voyage. Nous avions déjà fait les comptes, mais elle refit au téléphone la liste de nos dépenses pour mieux souligner que nous pouvions nous considérer comme largement bénéficiaires, étant donné les satisfactions que nous avions eues. Elle ne le dit pas exactement de cette manière, mais je devinais dans ce regain d’intérêt pour les nombres, les débits, les passifs, les balances et les profits qu’elle avait dû se replonger dans la comptabilité de son employeur, chez qui elle faisait à peu près tout. En réalité, je n’ai jamais compris comment elle y arrivait, car c’était avéré, Nadia n’y entendait pas grand-chose en la matière, mais je reconnus qu’elle avait raison, moi aussi, lui dis-je, j’avais été satisfaite, et puisque nous parlions chiffres, j’ajoutai que je l’avais été deux fois plutôt qu’une. Je la remerciai une nouvelle fois d’avoir organisé aussi habilement l’économie de notre périple, ce que je n’aurais pas su faire parce que, si moi je savais compter, j’étais indifférente à l’administration des dépenses. Je n’avais pas les capacités de Nadia pour évaluer les valeurs d’échange, les comparer, les rendre opposables. Faire de bonnes affaires ne m’intéressait pas, il me suffisait de savoir que mes appointements étaient supérieurs au coût de l’ensemble de mes besoins, ce qui était toujours le cas. Bref, je félicitai Nadia, qui ne chercha pas à me contredire ni à s’en flatter, parce qu’elle n’avait pas cette sorte d’amour-propre et se savait douée pour la débrouillardise, et plutôt que de continuer à me raconter quelque autre banalité, elle eut une réflexion à laquelle je ne m’attendais pas et qui fut si inattendue que je m’en trouvais un peu étourdie. « J’ai été très heureuse ! » Voilà ce que dit Nadia. Il y eut évidemment une phrase avant et une autre après, son ton n’avait d’ailleurs pas varié et était le même que celui qui expliquait la fuite d’eau de son voisin, néanmoins, comme je l’ai dit, je ne m’y attendais pas et ce mot (« heureuse ») entra en moi en se jouant facilement de mes défenses. Il n’avait pourtant rien d’extravagant, mais il m’atteignit profondément et s’installa pendant une dizaine de jours en prenant ses aises. Mon esprit en fut comme hébété, et j’étais plus fatiguée que d’ordinaire, si bien que mes collègues remarquèrent ce qu’ils définirent chez moi comme un « changement de comportement », ce qui n’était pas exact, tout au plus était-ce un changement d’attitude. Je ne cherchai pas à leur expliquer le distinguo, mais décidai de me ressaisir après que mon rédacteur en chef se fut enquis de ma santé en me croisant dans le couloir. Il se fichait en vérité de mon état, aussi sa question était-elle sans intérêt, néanmoins je forçai sur le fond de teint, comptai le soir cinq gouttes supplémentaires dans mon verre et me montrai au bureau aussi enjouée que possible pendant qu’au-dedans de moi, le mot « heureuse » n’arrivait toujours pas à trouver sa juste place. Je pus enfin identifier l’origine de ce trouble. Il venait de ce que je me sentais coupable et me demandais ce que j’avais fait pour rendre une personne heureuse. Je me méfie en effet, de ce sentiment qui me semble avoir cause commune avec celui de la honte.
Je mis un certain temps à me débarrasser des résidus de cette gêne, qui ne disparut complètement que vers la fin octobre, et, durant cette période d’indisposition, je me forçai à lire plus que d’habitude, la lecture étant pour moi un puissant antalgique et un antidote à bien des maux (ce calembour vient de mon père). J’ai toujours lu abondamment, toute la famille lisait et des fronts inclinés sur un livre étaient une situation très ordinaire chez nous, mais jusqu’à ma rémission, je lus de façon insatiable, m’étonnant même que cela fût possible. En me gavant de la sorte, je cherchais à l’évidence à retrouver mes forces comme jadis on surnourrissait les tuberculeux. Je voulais peut-être aussi me rassurer en marchant sur les traces que j’avais laissées autrefois dans mes bouquins en suivant les déambulements d’un Leopold Bloom, ou les quêtes vaines de Des Esseintes. Cette hyperphagie me faisait un grand bien et lorsque j’étais saoulée d’une littérature trop capiteuse, je me mettais à la diète en écoutant Rousseau confesser ses plaintes, ou bien je m’accoudais à la fenêtre de Madame Niçois (« demeurant place ex-Faidherbe »). À la mort de la brave Bessy, l’émotion m’étreignit de la même façon que la première fois. Le chien de mon frère aussi s’appelait Bessy, celui dont j’avais rêvé, mais la nôtre de Bessy n’était pas morte « dans le sens du souvenir » ; en fait, je ne me rappelle pas comment elle était passée, mais qu’importe, arriva le moment que je me trouvai guérie et refermai alors mes vieux livres maintes fois cornés. Je pus alors réfléchir à cette étrange altération de mon état nerveux qui m’avait laissée sur le flanc si longtemps.
Nadia avait dit : « J’ai été très heureuse. » Tout était venu de là. Je l’avais entendu dans le flux agréable de sa voix, qui est naturellement ondulante, les aigus allant toujours à une certaine hauteur pour retomber ensuite souplement, s’arrondir plus bas et revenir de nouveau à la même hauteur. Cette régularité et cette maîtrise d’amplitude étaient particulièrement apaisantes, si bien qu’en plus d’être reconnaissable entre toutes, la voix de Nadia avait aussi des vertus balsamiques, une caractéristique qui devait être à considérer. Se pouvait-il, par exemple, qu’il y eût un effet secondaire nocif que causerait un surdosage de sentiment ? Pour y voir un peu plus clair, je décidai de cataloguer ce qui précisément distinguait mon amie en me la faisant aimer. Si je parvenais à savoir quel mécanisme animait Nadia, à connaître le système de sa personne, alors j’arriverais peut-être à comprendre pourquoi je pouvais être touchée à ce point par ce qu’elle disait ou faisait. Je repris donc, en le notant, chaque élément de sa personnalité qui me paraissait le mieux la caractériser, ce fut facile et distrayant, et je constatai que la plupart de ces déterminants me faisaient entièrement ou partiellement défaut. Était-elle extravertie ? Je ne l’étais pas ; désinhibée, insouciante, intempérante quant à ses désirs, pragmatique ? Moi pas du tout. En fin de compte, elle apparaissait comme très capable de ce dont j’étais incapable et relativement inapte à ce que j’étais propre à réaliser. Par ailleurs, et ça aussi, il fallait le noter, c’était une mère accomplie qui avait l’air d’une jeune fille, tandis que je passais aisément pour une mère de famille, moi qui n’étais que la fille de mes parents. Les contraires s’attirent, dit-on. Nous concernant, il semblait évident qu’elle était ce que je n’étais pas et réciproquement. C’était un début d’explication avec pour corollaire que, si Nadia disait qu’elle était heureuse, ça pouvait signifier que moi je ne l’étais pas. Sans être tout à fait certaine de cette déduction, je ressentais à plein la force de l’argument.
Au fond de moi, j’avais du mal à croire que notre complétion était seulement la cause du hasard, dont le résultat serait notre amitié. Pouvais-je vraiment accepter comme explication que celle-ci soit accidentelle et fortuite simplement en raison de nos oppositions de nature ? J’étais tiraillée entre le désir de croire que ma relation avec Nadia était ce que je méritais et ma tendance à pénétrer la raison des choses, et pour une fois — peut-être même la première — j’allai à l’encontre de ma tendance constitutive en décidant de ne rien faire. Au début, ce fut inconfortable, mais je finis par m’y habituer, me contentant avantageusement de ce que j’avais et qui, selon moi, valait cette dérogation. Je ne parlai pas à Nadia des affres que j’avais traversées après cet échange téléphonique qui avait suivi notre retour d’Italie et nous reprîmes notre existence, nous retournâmes à notre « petit parc », dînâmes ensemble de temps en temps et quelquefois avec son fils ou chez sa mère ; nous visitâmes quelques expositions et chaque fois, sa présence allégeait de plus en plus mon doute. Lorsque vint la date de son anniversaire, je lui offris un vêtement qu’elle avait remarqué dans une boutique du quartier et, lorsqu’elle me prit dans ses bras pour me remercier, je perçus assez nettement de quelle façon nos âmes étaient à l’unisson.
Il restait toutefois la possibilité que nos sentiments et l’attachement qui nous liait soient en partie le résultat d’un phénomène d’ordre biochimique, et non celui de quelque élan conscient et raisonné, en d’autres termes, qu’ils soient subis plutôt que voulus. J’avais beau tenter de ne pas y penser et de repousser cette éventualité, le fait est que, lorsqu’à certaines occasions nous nous embrassions, je me sentais étonnamment mollir. Que pouvait-il donc bien se passer durant ces contacts ? J’avais du mal à croire que mes sentiments soient le produit d’une corrélation organique, sans quoi nous n’aurions pas pu être autant attirées l’une et l’autre par le cœur et par l’esprit et si peu par la chair. Objectivement, la savoir satisfaite aurait dû me satisfaire plutôt que me blesser, mais dès que je voulais y réfléchir, ma tête se mettait à bourdonner et je préférais renoncer, d’autant que j’avais d’autres sollicitations qui réclamaient mon attention. Ces derniers temps, par exemple, ma voisine de palier ouvrait sa porte de plus en plus fréquemment lorsque j’arrivais chez moi, peut-être voulait-elle partager quelque chose de nouveau dans sa vie. Je m’étonnais de son manque d’imagination quant au mode opératoire : entrouvrir sa porte à l’instant où je sortais de l’ascenseur, glisser un demi-visage dans l’embrasure et feindre l’étonnement. Je lui rendais son bonjour, répondais invariablement que j’allais fort bien sans lui retourner la question. J’admets que ce n’était guère courtois, mais je ne faisais que rentrer chez moi.
Une fin d’après-midi pourtant, en sortant de l’ascenseur, voyant son demi-regard oblique se porter dans ma direction, je fus brusquement tentée de lui demander si elle était heureuse. Ça me sembla même sur le moment d’une grande importance mais, je me retins in extremis, me refusant à l’imaginer chez elle, assise sur son canapé, dans sa cuisine ou avec son ami que je ne voyais plus depuis un certain temps et concevoir pour elle une forme d’heureuseté. Je grommelai alors quelque chose avant qu’elle ne m’adresse la parole et m’engouffrai chez moi, mais à peine avais-je refermé la porte, posé mes affaires et ôté mes souliers qu’une pensée se glissa juste devant mes yeux, elle y resta un moment flottante et insistante. Et si, elle non plus ne l’était pas ?
Fin du chapitre huitième
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La nuit est un jour comme les autres
Parution : Octobre 2026 — Éditions Vérone — Broché, 422 pages
ISBN : 979-10-423-1687-7
PRIX : 32,50 €
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