Sans nul doute, William Golding est l’auteur de la situation ; je veux dire de la situation actuelle. Ses livres sont d’une splendide fulgurance sur notre humanité et sur les raisons pour lesquelles nous vivons ensemble et pour dire vrai, ce n’est pas tellement réjouissant.
Dans Pincher Martin, 1956 (Chris Martin dans l’édition française), l’écrivain britannique nous dit que la maîtrise du monde par la raison n’est qu’une imposture, tandis que Rites of Passage (1980) nous montre comment la nature humaine laissée sans garde-fous devient mortifère. Le livre qui avait obtenu le Booker Prize cette année-là a été adapté par la BBC en 2005 avec Benedict Cumberbatch dans le rôle de Talbot.
Darkness Visible, publié en 1979 (Parade sauvage dans la traduction française), est un roman dense et parfois déroutant que la critique a reçu de façon partagée, même s’il semble avoir compté dans l’attribution du Nobel quatre ans plus tard. Je le trouve pour ma part quasiment visionnaire avec la description d’une société vidée de valeur morale, où la violence n’a pas besoin de cause, le terrorisme d’idéologie et où les individus semblent motivés par une certaine envie de sainteté ou le désir de la destruction. On peut dire ainsi que chez Golding, il n’y a “pas de lumière, mais une obscurité visible”, sans même la possibilité de cette nostalgie du paradis perdu cher à Milton.
Lord of the Flies (1954), Sa Majesté des mouches, qui est le roman par lequel William Golding est le plus connu, n’est pas non plus marrant et c’est celui dont nous allons parler à l’occasion d’un article publié dans le dernier numéro de la London Review of Books — LRB pour les intimes.
Edmund Gordon signe un article très vivifiant et qui plaira à tous ceux qui s’intéressent aux relations entre auteurs et éditeurs. Plus exactement, Gordon évoque William Golding au moment où il cherchait à faire éditer son premier roman (celui qui deviendra Sa Majesté des mouches ) et qui avait été refusé par de nombreuses maisons d’édition.
La London Review of Books est un peu l’équivalent, pour les livre, d’Art Review. C’est l’une des revues d’idées et de critique parmi les plus prestigieuses de Grande-Bretagne. J’aime pour ma part ses longs articles, son érudition, sa pointe d’ironie et de provocations qui lui ont valu de sérieux déboires après le 11 septembre et la publication du texte de Mary Beard (célèbre historienne de l’Antiquité de Cambridge). Mais cela est bien loin et souligne, je crois, la marque de fabrique de la publication qui ne craint rien et ne s’en laisse pas compter.
Revenons à Golding et à 1953. Il a plus de 40 ans. C’est un professeur insatisfait de Salisbury. Il est marqué par la guerre qu’il a faite dans la Royal Navy (il a participé au débarquement en 1944) ; il boit et trois romans sont restés inédits.
Celui qui nous intéresse, dont le titre alors était Strangers from Within est refusé par Cape en janvier 1953, puis par au moins six éditeurs, peut-être même vingt, affirme Gordon. Chez Faber, une lectrice tranche : « Fantaisie absurde et sans intérêt… Nul et ennuyeux. Sans objet. »
Dans son article, Edmund Gordon parle de tout cela à propos d’une récente publication de Faber qui met en lumière à travers leur correspondance la relation entre deux hommes qui se considéraient, pour des raisons différentes, comme des marginaux : l’un des plus grands romanciers du XXe siècle et son éditeur.
En 1953, Faber a de gros problèmes financiers qui forcent son directeur et fondateur Sir Geoffrey Faber et l’un des administrateurs, qui n’est autre que T.S. Eliot, à mettre de mauvaise grâce la main à la poche ( Eliot : « I, had I been an outside investor but with my inside knowledge, would never have dreamed of putting a penny into the business. »). C’est à ce moment que Golding présente son manuscrit. Par miracle ou par chance, c’est Charles Monteith, 31 ans, avocat malheureux, à l’essai chez Faber, qui y jette un œil.
Dans la Maison, on considère ce nouvel employé plutôt défavorablement : « du flair, mais pas de goût », avait dit John Sparrow, un universitaire qui dirige alors All Souls, le collège d’Oxford, dont Geoffrey Faber et Charles Monteith sont tous deux membres.
Du flair, assurément, il en a ! Pendant près d’un an, il va faire couper certains passages et en remodeler d’autres. Dans le tapuscrit que Golding envoie en 1953, le roman ne commence pas sur l’île. La première douzaine de pages décrit une guerre nucléaire, sans aucun personnage. C’est cette entrée en matière qui rebuta Monteith, la jugeant « surécrite ». Ce n’est qu’en arrivant dans la lecture aux enfants échoués qu’il s’est senti « totalement captivé ».
L’idée intéressante pour lui est que tout se joue en huis clos et que le lecteur ne voit le monde extérieur qu’à travers ce que les enfants en savent ou en devinent. Dans cette intention, il demande à Golding de modifier le ton du récit à certains endroits qu’il trouve trop appuyés, il lui demande de plus “suggérer”. Le personnage de Simon, en particulier, le plus mystérieux de Sa Majesté des Mouches sera au cœur du désaccord entre Golding et Monteith qui trouvait dans ce personnage « une figure christique trop évidente » et obtint que ce soit atténué. Golding se plia à cette demande, mais plus de trente ans plus tard, il écrivait à Monteith : « Il n’était pas censé être un gentil garçon. Il devait être un saint, un prophète, le Christ. »
Je rappelle une scène centrale lorsque l’enfant (qui fait partie des “grands”, c’est-à-dire entre 10 et 12 ans) se retrouve face à face avec la tête de cochon plantée sur un bâton : le « Seigneur des Mouches ». Dans une sorte d’hallucination, la tête lui parle et lui révèle que le mal est en eux. Plus loin, dans la montagne, Simon découvre que la Bête (allégorie de la peur collective) n’est que le cadavre d’un aviateur et redescend pour annoncer la vérité. Il arrive alors en pleine nuit et tombe sur les garçons en transe qui dansent et psalmodient « Tue la bête ! ». Ça finit évidemment mal pour Simon, que les autres prennent pour la Bête en question et qu’ils massacrent. Dans une scène d’une beauté presque mystique, son corps est emporté par la mer, auréolé de petites créatures lumineuses.
La subtilité du personnage et donc du livre aurait probablement disparu s’il avait été montré différemment. Il ne fait aucun doute pour l’auteur de l’article que l’épure préconisée et acceptée alors par Golding est en grande partie cause du succès du livre.
Même le titre fut un casse-tête. Pendant des mois, Golding et Monteith échangèrent des propositions peu convaincantes, par exemple Island Impact, Hunt the Island ou This Island’s Mine (le titre d’origine Strangers from Within avait déjà été abandonné). C’est finalement un collègue de Monteith, Alan Pringle qui suggéra Lord of the Flies, la traduction littérale de Belzébuth. Baal Zebub en hébreu.
À l’époque, William Golding se satisfaisait entièrement de ces modifications qu’on lui suggérait pour ne pas dire imposait. Le 25 juin 1954, une fois le livre accepté, il écrivit ainsi à Monteith : « Je me rends compte que Sa Majesté des Mouches et son coauteur ne sont qu'un tout petit caillou sur la plage de cette saison. » On ne fait pas mieux comme éloge !
Le temps passa, le Nobel fut attribué à Golding qui eut la carrière qu’on sait. En 1986, pour ses 75 ans, Faber publia un recueil d’hommages. Monteith, qui avait terminé sa carrière comme président de la maison d’édition, était en retraite (mais restait consultant éditorial). Dans ce recueil, il raconta l’histoire de Sa Majesté des Mouches avant sa publication, le manuscrit refusé, la lectrice qui le jugeait « absurde », ses propres coupes, etc. Le premier jet de son texte avait été présenté à Golding avant publication, ce dernier le prit mal, forçant Monteith à envoyer une deuxième version.
Avec un certain humour, Gordon, note ainsi que les rôles de 1953 se sont inversés : c’est désormais l’auteur qui corrige l’éditeur.
Golding approuva la nouvelle version, mais n’avait pas vraiment digéré l’affaire. Dans son journal, il écrivait ceci : « I’m not happy ... if the truth is to be told by Charles [Monteith]’s article on Lord of the Flies… », et deux ans plus tard, lors d’un débat à Bangalore, il critiquait publiquement cette fois les coupes de 1953 : « Certaines choses qui ont disparu auraient dû rester… Simon aurait dû être bien plus. »
Alors qu’avant 1954, Golding dépendait de Monteith, en tout cas de son avis et de ses observations, après la publication et le succès de Sa Majesté des Mouches, l’équilibre se renverse et Monteith passa son temps à ménager l’ego de l’auteur. La correspondance entre eux est sans équivoque. Golding se plaint des mauvaises critiques, de ne pas gagner d’argent, il doute de lui ; Monteith le rassure, accepte de rire aux plaisanteries laborieuses et graveleuses de Golding. Au fur et à mesure des années, on les voit passer de « Dear Monteith » et « Dear Golding » à « Dear Charles » et « Dear Bill ».
Golding n’en est pas moins usant. Après le Booker et le Nobel, il harcèle Monteith pour qu’il le propose à l’anoblissement : « are you kultivating my K? » (knighthood). Il obtient finalement son titre en 1988…
Reste enfin une sombre histoire qui, peut-être, n’en est pas une, mais qui toucha durablement Monteith. À la fin des années 1970, l’écrivain voyageur Robin Bryans révèle par une série de lettres l’homosexualité de Monteith. Private Eye (équivalent du Canard enchaîné) reprend l’affaire et en fait ses choux gras. À l’époque, l’homosexualité, même si elle n’est plus pénalisée, est encore très mal vue. Socialement, elle pouvait briser une carrière. Faber attaqua en justice, Golding accepta de témoigner pour son éditeur et l’affaire se régla à l’amiable. Au même moment pourtant, Golding envoya à Monteith deux romans dans lesquels des hommes sont brisés par la révélation de leur sexualité, il s’agit de Colley dans Rites de passage et Pedigree dans Parade sauvage. Monteith, gêné, prétendit ne pas comprendre ce qui était arrivé à Colley.
En guise de conclusion, Gordon ajoute malicieusement que le titre de Sa Majesté des mouches aurait peut-être dû être l’un de ceux qui avaient été refusés : This Island’s Mine, « Cette île est à moi ». Golding aurait été satisfait.
Pas bête !
William Golding: The Faber Letters
Sous la direction de Tim Kendall.
Faber, 572 p., 60 £, novembre 2025
Existe aussi en version numérique
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