Le texte ci-dessus est une nouvelle d’Yves Bureau extraite du volume « Archipel Précaire » (éditions VivoEquidem, à présent Culturissime SAS).
Les neuf nouvelles du volume serant publiées durant l’été 2026
Yves Buraud est artiste plasticien et auteur.
FERMETURE DU SITE
FILIALE
Nous sommes, ou plutôt, nous étions une filiale de la société K-Funérarium. Située dans la région nord du pays, notre PME employait vingt personnes en comptant le gardien, les cadres et les secrétaires, le staff. Eux aussi ils dégagent.
« K-Cendres, vous demeurez en lieu sûr ! » (PUB).
Tous les matins, on franchissait le portail. Devant la grande façade réfléchissante faite de fenêtres carrées en aluminium, on garait nos véhicules, puis on allait reprendre la production de la veille.
Maintenant, c’est fini.
PRODUIT
Nous produisions des caveaux. Des caveaux à décomposition accélérée. Ce sont des sortes de sépultures en béton étanches équipées d’un système d’introduction d’air et d’évacuation. Dans ces caveaux, l’apport d’oxygène accélère le dessèchement des corps et les gaz en décomposition sont filtrés par un épurateur jusqu’à l’extérieur. Les tombes ne polluent ni l’air ni les nappes phréatiques. C’est propre. Elles sont vraiment propres et elles peuvent être récupérées et utilisées à l’infini. Ces sépultures totalement anonymes sont livrées numérotées.
Placés dans ces sépultures, les corps sont réduits à l’état d’ossements. Exhumés au bout de cinq ans, ils sont incinérés. Les cendres peuvent ensuite être dispersées dans une autre partie du cimetière le plus souvent appelée « le jardin du souvenir » et pour lequel la K-Funérarium propose des aménagements, une photographie des morts ou ses anciens papiers d’identité peuvent également être conservés dans la base de données de ces jardins.
Comme le dit la publicité : une place, dans un caveau de ce type, est réutilisable cinq ans après l’inhumation. Ce dispositif permet donc d’utiliser une seule place pour plusieurs dépouilles. Je sais que de nouveaux prototypes qui étaient à l’étude devraient réduire ce délai d’attente.
CLIENT
Actuellement, ces caveaux autonomes répondent principalement aux besoins des collectivités. Comme l’on-dit, c’est un marché porteur et la demande des municipalités pour des concessions équipées de ces caveaux est à la hausse. En effet, les municipalités ont à gérer les corps de plus en plus nombreux d’indigents et de SDF morts sur la chaussée, « des gus sans argent, des casos avec pas bezef de famille » et qui doivent, pour leur dernière demeure, aller dans ces caveaux autonomes et gratuits.
Généralement on installe ces caveaux dans les parties arborées des cimetières municipaux, derrière des sortes de haies en sapin. Ce dispositif funéraire, cette machinerie, produit un léger bruit une sorte de soufflerie circulaire qui ventile dans le vide. Telle la sonorité éloignée d’un petit hélicoptère, médiocrement, elle trouble l’air et elle parasite le silence.
« Les nouveaux cimetières, c’est comme les lavomatiques, dedans, il n’y a que des pauvres ! »
DÉLOCALISATIONS
Le matin de rentrée, au retour des vacances, nous n’avons pas pu franchir le portail. Devant la grande façade réfléchissante faite de fenêtres en alu nous avons lu l’écriteau FERMETURE DU SITE. On s’est garé en vrac. Joseph, le gardien, nous a ouvert. Les ateliers étaient tous vides. Les machines d’assemblage, les unités mécaniques d’aération et d’épuration et les grands moules à béton ultraléger avaient disparu. Plus rien, du vide brut, rien, pas un outil, plus une vis, que des papiers, de la poussière, rien, l’étendue du silence et au sol les mégots de Max qui ne peut pas s’arrêter de cloper. On a traversé les ateliers sans une parole. Dehors, on a commencé à s’interroger.
Dans les locaux de l’administration, c’était pareil, c’était le même topo. Personne ne disait grand-chose. Les ordinateurs, les casiers et les machines à café étaient partis. La vieille Odile qui pleurait malgré ses quinze ans de boîte et ses amis chez K-Funérarium. Ils lui avaient laissé les plantes pour qu’elle les arrose. Ni elle ni personne n’avait reçu de préavis. Ils avaient tout liquidé en une semaine.
Tout est au Vietnam maintenant. C’est impossible de reprendre la production comme avant. Ils sont partis comme des voleurs. Ils ne vont pas revenir. En plus on a appris qu’ils ont décroché de nouveaux contrats auprès de l’état birman. Un de ces jours, ils iront en Afrique, ils vont en trouver des clients là-bas.
FLASH ! FLASH INFO
L’info en continu : Dans l’affaire du déménagement illégal de la société K-Cendres un communiqué de la K-Funérarium indique que la société K-Cendres n’est plus une de leurs filiales directes depuis presque six mois. Elle ne travaille pour la K-Funérarium que dans le cadre de contrats précis, ainsi d’autres entreprises de sous-traitance. En ce qui concerne le déménagement de son unité de production : « Elle a donc agi sans consulter personne, de façon autonome et en fonction de ses propres impératifs ».
MANIFESTATION
C’est en manifestant devant le conseil régional que la presse nous a appris leur destination exotique. Devant les journalistes et notre petit groupe, le Président du Conseil a fait une déclaration contre ces sociétés qui viennent bénéficier des subventions de la Région pour ensuite partir et délocaliser sans respecter ni la loi ni leurs engagements. En bref elles ont empoché les subventions et, quand il n’y en a plus eu, basta ! Le Président a également parlé de futurs départs en préretraite et de formations : la routine.
Dans la presse nationale, un journaliste dégoûté a cité dans son article les paroles que Franz Kafka adressait à son ami Max Brod : « Il y a de l’espoir, mais pas pour nous ».
FIN
La semaine prochaine : Ni Dieu ni Singe
© 2026 Culturissime. Tous droits réservés.
Ce texte est la propriété intellectuelle exclusive de Culturissime. Conformément aux dispositions du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction, représentation, diffusion, traduction, adaptation ou exploitation, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, sans l’autorisation préalable et écrite de l’auteur, est strictement interdite.
Ce contenu a été publié sur Culturissime | LITTÉRATURE
Pour toute demande d’autorisation de reproduction ou d’utilisation, veuillez contacter Culturissime via la plateforme Substack.
Culturissime SAS, immatriculée sous le N° 999 753 783
N° d’identification Européen EUID : FR9201.999753783
ou



